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À propos du "Tango de l’Archange"

Éva Füzesséry
(27.03.2008)

« Ce qui est arrivé sur la scène de l’histoire, doit être rendu public. » m’a dit un jour le psychanalyste Philippe Julien, à propos de mon manuscrit. Ses propos contiennent un éclairage, une première réponse à la question qu’on me posa un jour, comme à beaucoup d’autres : pourquoi écrire un livre?.

Lorsqu’une histoire personnelle est déterminée par l’histoire d’un peuple, d’une nation, d’un pays, son récit peut contenir une forte connotation d’universalité, et la nécessité de le transmettre.

L’enjeu de cette transmission est, au moins, double: le communisme d’une part, et la psychanalyse de l’autre.

Un « devoir de vérité » face à la question du communisme.
« Devoir de vérité » tout d’abord : que faut-il retenir de l’histoire, face à ces discours de « je n’en veux rien savoir », bien répandus encore de nos jours, concernant un système dévastateur et criminel, à savoir le communisme « réel ».

« Le communisme est la plus belle aventure du XXème siècle! Et même si Staline était un criminel, la plus belle chose était la camaraderie! », pouvait-on entendre récemment sur une chaîne publique à une heure de grande écoute. Propos modérés par un intervenant: « En France ».

Que faut-il entendre? Qu’est-ce qui se dissimule sous ces dérives langagières, ces amalgames clamant sans vergogne, les vertus d’une utopie, qui servait de toute évidence de ciment à des régimes totalitaires et dont l’histoire a irrémédiablement répertorié les statistiques macabres de millions de victimes?(1)

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Opera di Hiko Yoshitaka, bronzo a cera persa

Un devoir de discernement s’impose concernant le communisme en tant qu’utopie protégée en Occident par des lois démocratiques et le communisme « réel » de la dictature soviétique, bureaucratique et totalitaire, et de ses déclinaisons.

Le terme de « camaraderie » dans les ex-pays communistes recelait en son acception de bien tragiques réalités : est-il nécessaire de les dénoncer? Combien de camarades victimes de leurs propres « camarades » derrière le rideau de fer?

« La maîtrise du pouvoir était totale, les communistes décimaient jusqu’à leurs propres rangs pour plus d’efficacité !

Staline exigeait des têtes ! Pour faire régner la terreur, la condamnation sans fondement d’un camarade, démagogie criminelle, ouvrait la voie à l’avancement politique. L’histoire nous apprend comment le système dans son intégralité réservait le même sort à tous ses membres, indépendamment du niveau hiérarchique. ».

Dans cette atmosphère de persécution, François Fejtő, évoque dans le Tango de l’Archange, le sort tragique de son ami, le ministre de l’intérieur, László Rajk. 

« En 1949, lâché et livré par ses amis, il fut arrêté. On le força à signer de faux aveux. Il fut exécuté sous prétexte de conspiration avec Tito : il mourut innocent, comme beaucoup d’autres avec lui… » (p.113 TdeA)

Arthur London, fut également victime de ses pairs au cours du procès de Prague. Il survécut et devint célèbre par le film de Costa-Gavras, inspiré du roman du même nom de London: l’Aveu.

C’est aussi sous ce régime totalitaire du bloc soviétique que la psychanalyse fut pourfendue et interdite.

La raison parait des plus simples : le citoyen ne disposant d’aucun droit, d’aucune souveraineté, pas question, non plus, de lui reconnaître le droit à la parole.

Le rêve d’une société idéale sans classes, où le bonheur serait à la portée de tous, quoi de plus évident, pour qui n’a pas eu à subir les affres que ces régimes distillaient au quotidien ?

Durant les terribles événements de la guerre, les camarades français résistants, portés par une solidarité exemplaire face à l’occupant nazi, rêvaient d’un après-guerre dans une société idéale qui exorciserait les horreurs du fascisme. Pouvait-on imaginer que sous couvert de l’idéologie communiste, nourrie par la propagande soviétique, un nouveau système totalitaire, aussi criminel, était en train de se déployer dans le bloc des pays de l’Est?

Même si durant la guerre froide, les crimes du stalinisme restaient plus ou moins masqués, il était cependant de notoriété publique que le critère de discrimination fondé sur la différence des classes pouvait conduire au pire: l’élimination. Alexandre Zinoviev, célèbre écrivain russe, communiste repenti acculé à l’exil, s’écria dans un entretien: « Les marxistes avaient promis l’égalité matérielle... mais l’inégalité était criante. Les marxistes avaient promis de liquider les classes... mais on a vu naître d’autres classes. Et la liste est longue, vous savez! »(2) Des classes furent en effet « liquidées », non pas pour créer l’égalité, le bonheur pour tous, mais pour en créer d’autres, comme celle de la toute puissante nomenklatura, dira Zinoviev. 

« (...) plus forts que Dieu tout-puissant lui-même, ils transforment à leur guise le présent et même le passé. On pourrait en conclure (...) que les régimes totalitaires sont au-delà de la vérité et du mensonge. Nous croyons pour notre part qu’il n’en est rien. La distinction entre la vérité et le mensonge, l’imaginaire et le réel, reste bien valable (...) C’est leur place et leur rôle seulement qui sont en quelque sorte intervertis. Les régimes totalitaires sont fondés sur la primauté du mensonge. » écrivait Koyré déjà en 1943.(3)

La révolution de 1956 à Budapest - la première faille dans la muraille de l’hégémonie soviétique - écrasée par les chars russes, révéla qu’une sérieuse remise en question de l’idéologie et du pouvoir communistes était indispensable. Certains, au prix de la ruine de leur idéal, ont fait le pas. Arthur Koestler vers la fin des années trente, déjà après les procès de Moscou, dénonça ces réalités que Làszlo Rajk refusait d’entrevoir.

Quelle défaite de la raison! «Inimaginable rechute de l’humanité », disait Stefan Zweig, à propos du fascisme qui l’avait chassé d’Autriche, et du bolchevisme, ces « chevaux livides de l’Apocalypse... »(4).

Nazisme, communisme, « chevaux livides de l’Apocalypse... » traversant le XXème siècle, avec leurs crimes contre l’humanité caractérisés, n’ont cependant pas recueilli les mêmes critiques et condamnations.

Qu’est-ce qui peut constituer une différence par rapport à ces deux fléaux dénoncés par Zweig?

Alors que le fascisme a fait l’objet de condamnations radicales et unanimes, comment expliquer ces ambiguïtés qui persistent de nos jours, pour cette utopie qu’inspire le communisme ?

Une amorce de réponse se trouve du côté du système de valeurs qui fondent ces idéologies.

Il existe dans le nazisme, une idéologie raciste qui a conduit aux crimes de guerre et aux génocides qu’on connaît.

Le nazisme se fonde sur une différence radicale par rapport aux valeurs humaines, laissant peu de place à l’identification.

L’utopie communiste par contre se projette dans une grande fraternité universelle. Elle autorise l’identification à un semblable, au « frère » et génère en même temps le critère du lien fondant la communauté.
Cet imaginaire nostalgique d’une fraternité « abstraite » peut aller jusqu’à occulter les pires méfaits et exactions de l’histoire. Ainsi, les millions de morts - sacrifiées sur l’autel de « la bonne cause » - sont tout simplement intégrés dans la logique imparable de « la fin qui justifie les moyens ».

Puisse le récit de notre témoignage servir de verre grossissant, afin de permettre de voir au-delà de cette belle utopie et de mesurer ce qu’était réellement la vie des gens au quotidien derrière les barbelés du rideau de fer sous une dictature écrasante, illustrant ainsi que l’histoire du XXème siècle était tout autant marquée par le fer rouge du « fléau » du communisme, que par le nazisme.

En Hongrie, sous l’occupation soviétique, le régime totalitaire, très vite, nous a collé une étiquette d’« ennemi du peuple », en raison de l’appartenance à une classe honnie. Le statut de victime nous emprisonnait dans une deuxième peau.

Ainsi mis au ban, dans l’impossibilité d’agir et de parler, le silence creusait en nous un sentiment de culpabilité, entérinant l’acceptation tacite du pire... On sait bien que prendre le risque de braver la censure pouvait mener au goulag. Zinoviev envoyait en secret les pages de son futur livre en France par des journalistes amis. « Ma crainte était que ces manuscrits soient découverts chez moi par le KGB... »

L’impératif pour sortir de cette passivité obligée, liée au statut de victime, devint pour moi, plus tard, le mobile principal du désir d’écrire.

« Ça n’intéresse plus personne, ce n’est plus d’actualité ! » : un éditeur prononça ce verdict lapidaire au cours de notre parcours de publication. Comme si le temps permettait d’effacer l’histoire... Après un temps de sidération, son verdict forgea en moi l’impérieuse nécessité d’en faire part, de la transmettre.

« Je me suis remise à l’écriture. La conscience du temps qui passe a instantanément creusé en moi un brûlant sentiment d’urgence.
Écrire était pour moi une dette envers mon destin et j’avais un devoir : m’en acquitter ! Ce qui m’importait plus que tout, c’était de ne plus garder le silence là où une dictature nous avait déjà obligés à nous taire, comme pour nous réduire à l’état de morts-vivants. » (p.63 TdA)

Reprendre une place parmi les humains par l’écriture, dans les traces de Soljenitsyne. Zinoviev, Aron(5), Makine, rendre public ce qui est arrivé à chacun sur la scène de l’histoire, permet d’éclairer davantage cette page essentielle à l’Histoire de notre XXème siècle. Passer du particulier à l’universel, n’est-ce pas là l’essence même de la transmission ?

Passons à l’autre enjeu de cette transmission qui concerne la psychanalyse.

La découverte de Freud nous met face à la dépendance de notre détermination symbolique par le langage, qui plus est: inconsciente! Dès l’origine, des vagues successives de refoulement vinrent ensabler ce nouveau littoral, tellement cette vérité est difficile à accueillir. Déjà au milieu du siècle dernier, Jacques Lacan, d’une voix déterminée, souligna la nécessité d’un retour à Freud.

Pour Lacan, le processus psychanalytique vise à sortir d’une triple aliénation: du mirage du moi et de ses images, de la capture de l’homme par le langage et de l’illusion concernant le désir dont la réalisation par la « retrouvaille » avec son objet aboutirait à la jouissance.

C’est autour de ces trois points essentiels que l’apport de Lacan est résumé par François Wahl, son éditeur. « Il y a l’idée que si vous êtes aliéné, vous n’êtes pas un sujet. Il vous faut vous désaliéner... pour que vous soyez sujet, c’est-à-dire quelqu’un qui peut parler en étant responsable de sa parole. »(6)

Si l’on considère que le moi se construit à partir de l’image de l’autre, que l’on est d’abord « parlé » avant de prendre la parole en son propre nom, et que l’objet du désir est toujours déjà perdu, on a du mal à adhérer à « l’illusion d’une sociologie de la réussite ». Et pourtant, c’est cette nouvelle religion qui régente notre monde où l’impératif de jouir règne en maître. Et si jamais la machine à réussir venait à se gripper, qu’il aurait été confortable de ne s’occuper que de ce qui est visible, comptable, mesurable!

Quel espoir placé par exemple dans un manuel de diagnostic, un DSM IV, de conception américaine, qui se voulait athéorique, répertoriant les symptômes observables des troubles psychiatriques, à traitement pharmacologique. Finis les entretiens cliniques, l’exploration de l’histoire singulière d’une personne! L’hyperactivité nécessite la « ritaline » dans cette logique. Comme si on pouvait se passer d’explorer les liens familiaux afin de découvrir ce que le symptôme d’un enfant exprime du mal-être familial, « bafouillant »(7) à sa façon ce que l’inconscient véhicule comme malentendu à travers les générations.

Quant au mal du siècle, la dépression, on finit par s’apercevoir qu’elle est chimio-résistante! Et que les TCC qui tentent de reprogrammer, ne serait-ce que de manière transitoire, l’homme en mal d’adaptation, font l’impasse sur son être de sujet. A moins qu’elles s’emploient, par la même occasion, de tracer la limite à ce qui doit être abordé par un autre biais - concernant les causes inconscientes des symptômes - ouvrant ainsi à bon nombre de personnes un passage vers l’analyse par exemple.

Pourtant, cela fait déjà plus de cent ans que Freud renonça à l’espoir de pouvoir guérir par l’hypnose, ayant découvert qu’elle ne faisait que déplacer les symptômes sans en dénouer les causes.

La psychanalyse, en revanche, donne la parole au sujet, afin d’explorer sa dimension subjective unique, de lui permettre de repérer et de dénouer les causes de ses symptômes, voire celles de sa névrose.

Aussi transmettre l’esquisse d’un parcours psychanalytique à travers un vécu personnel à un large public, m’a paru tout à fait d’actualité. Et ceci pour montrer comment par ce recours, on peut trouver l’issue non seulement des impasses subjectives, mais aussi des effets aliénants et destructeurs de n’importe quel type de discours de maître, qu’il s’inspire de la science, qu’il relève du social, du religieux ou de la politique. D’ailleurs ces deux aspects d’un destin: subjectif et collectif sont étroitement noués. L’Histoire d’une époque venant toujours surdéterminer l’histoire individuelle.

Faire face à son destin, en particulier aux événements traumatiques, tenter de trouver les mots qui peuvent en rendre compte, ne sont pas choses aisées. Il y a une profonde résistance à retourner symboliquement sur les lieux de la tragédie, pourtant c’est le prix à payer pour ne plus porter le poids du passé.

Si ce travail d’approche demande une véritable mutation et s’annonce d’entrée de jeu dans un moment de dialogue (p.15), c’est la psychanalyse qui trace la voie à travers le récit vers l’accomplissement d’une révolution intérieure, au sens freudien du terme.

Au cours d’une séance, Lacan me donna occasion de me confronter directement à une limite m’obligeant à effectuer un choix immédiat, si je voulais m’éjecter du manège de la répétition du pire:

« Mon analyse avec Lacan suivait son cours depuis deux ans, lorsqu’une réduction générale d’horaires me fit perdre la moitié de ma paie, hypothéquant gravement la poursuite de mon analyse. Comment poursuivre mes séances à défaut d’argent ? En même temps, je ne voyais plus comment j’aurais pu m’en passer…

En me rendant chez Lacan, je n’avais en tête que ce problème. Je ne savais pas quoi dire par ailleurs. La seule solution était de le lui annoncer d’emblée, dès mon arrivée.

Je pris place en face de lui :

- Monsieur, je ne peux plus vous payer ! 

Il eut un moment de silence... il me dévisagea...

Sans un mot, il se leva, tendit le bras et montra la porte du doigt…

L’image de cette main au doigt pointant sur moi… et tout un cortège de symboles se télescopèrent dans ma tête…

Soudain, ce geste impératif et silencieux me sidéra et m’apparut dans une dimension qui me dépassait, me chassant vers une sorte de no man’s land.
Dans ce geste apparut alors comme inscrite toute mon histoire, l’intolérable effacement de notre monde, sans aucune porte de sortie. L’impasse : « Dehors » !?
Tant d’espoirs fondés dans ce travail de psychanalyse pouvaient-ils s’effondrer, une fois de plus, comme déjà inscrits dans un destin implacable?

C’en était trop ! Un sentiment de révolte me traversa : « maintenant ou jamais » ! Ces mêmes mots que scandaient les révolutionnaires hongrois en 1848 face à l’occupant autrichien, puis face au pouvoir communiste en 1956. C’était peut-être le moment d’accomplir ma propre révolution !

En réalité, il ne s’était guère passé plus de quelques secondes pour que je m’entende dire, comme un mot fort émergeant de ma plus profonde intimité :

- Ce n’est pas une raison, parce que je n’ai pas d’argent, que je ne puisse plus vous parler !

A mon plus grand étonnement, Lacan enfin ouvrit la bouche, et ponctua:

- Absolument ! Tout à fait ! »(p.193 TdA)

Le lieu de l’écriture

Si la première question interrogeait ma motivation d’écrire, la deuxième concerne le lieu de l’écriture.

Plongeant au coeur du récit, dans le cadre pastoral de l’arrière pays du lac Balaton, le lecteur se retrouve sous un arbre; sous ses branches protectrices s’écrit le livre.

Ces merveilleux moments d’inspiration constituaient un premier temps, qui fut suivi plus tard, d’un deuxième temps d’écriture avec Benoît Enderlin. Ce second temps permit de retravailler entièrement le manuscrit. La version finale du livre porte la marque de sa plume aux accents poétiques.

L’arbre de la première inspiration symbolise un lieu, une place stable dans un monde en mouvance à partir d’où les choses peuvent se raconter, puis s‘oublier… même le déracinement.

« Un filet trouble, s’élevait de ma tasse qui était en train de refroidir à l’ombre du grand arbre... Tout ce qui me venait sous la plume m’apparaissait comme issu d’une préhistoire, structuré comme un rêve, à l’image des vieux contes japonais : au réveil toute la consistance d’un vécu intense, la maison hantée, les personnages, tout se désintègre comme dans un mirage, seuls restent les cerisiers en fleurs et le chant des oiseaux accueillant le rêveur au jour présent.

Une goutte tombe sur ma feuille... La verdure frémit aux premiers grondements de l’orage, tandis que le ciel commence à déverser une pluie impromptue sur mes écritures. Noyées par l’ondée, les vagues bleutées de mes souvenirs effacés lentement se dissipent, retournant à la source de leur émergence. » (p.139 TdA)

« L’unité de lieu » est symbolisée par l’arbre, non seulement au regard des changements fréquents de lieu entre Budapest et Paris, en passant par Vienne, mais aussi au regard des changements de scènes entre ce que nous appelons réalité et « l’autre scène ». Au cours de la recherche du passé perdu, la narratrice glisse imperceptiblement d’une réalité apparente vers cette « autre scène »:

« Un jour, une fois de plus, je revenais dans ma rue, bercée par l’atmosphère de ces temps de mystère, comme un revenant s’en retournant sur les lieux de sa vie. Le miracle serait donc possible ?

Entre-temps, Lacan était passé par là…

Autour de moi tout me semblait familier. En arrivant de Paris, je me sentais toujours un peu en décalage...

Un pompier avec son casque cuivré,... des écoliers, le cartable en bandoulière,... Et sur un tabouret devant la porte de son immeuble, la concierge dans son vieux tablier gris-bleu à fleurs s’entretenait avec un locataire. (...)

Devant notre ancienne épicerie, une voiture des années trente occasionnait un attroupement ; debout dans une limousine noire décapotée, une femme en robe longue posait son regard sur un balcon en fer forgé du haut duquel un gentleman en smoking lui faisait de grands signes. Les passants ne perdaient rien de la scène...

Intriguée, interpellée, tentant de m’approcher… avant même de pouvoir prononcer un mot, une personne se retourna, le doigt sur les lèvres :

« chut !... on filme... »

Effarée, j’étais prise dans un « choc de réalité » qui balayait d’un seul coup mon rêve éveillé ! Film, rêve de réalité, tout se bousculait. Le monde sur mon trajet : des figurants déguisés, des personnages de film ? (...)

J’étais interloquée, confondue d’une telle coïncidence entre les représentations de mes souvenirs et les images de la réalité capables de produire l’illusion d’un déjà vu plus vrai que l’instant présent. » (p.141 TdA)

Ces allées et venus entre les événements réels et « l’autre scène », dégage le vécu subjectif à travers lequel on aperçoit comment l’inconscient nous détermine: première étape dans l’élaboration psychanalytique, le préalable même à toute possibilité d’opérer avec notre héritage symbolique et d’être à même d’effectuer de véritables choix de vie dans un deuxième temps.

L’arbre, sous lequel le lecteur se retrouve régulièrement dans le présent avec la narratrice, évoque l’arbre mythique, là où les sages méditaient et les rois rendaient la justice. Il représente un lieu qui est en fait un « non-lieu », à savoir un lieu symbolique. Le premier chapitre est d’ailleurs intitulé : « Le pays qui est nulle part… » Cette citation de Lao Tse parle de ce « pays qui est nulle part » et qui est pourtant la « véritable demeure ».

Il s’agit dès le début du récit de rechercher ce lieu symbolique où séjourner, à savoir le lieu du symbolique même où les choses peuvent s’énoncer.

« J’étais loin d’imaginer que bientôt, je n’aurais peut-être, à mon tour, ’d’autre vie que ces instants renaissant sur une feuille’ » peut-on lire déjà à la page 18, avec cette citation de l’ouvrage d’Andreï Makine(8).

En suivant le fil rouge de la psychanalyse, on découvre que le sujet - en tant que sujet de la parole - ne peut se réaliser qu’après avoir traversé ses identifications imaginaires idéalisées ou traumatiques.

Serait-ce le moment d’advenir au présent par une deuxième naissance, une fois la juste distance acquise par rapport à tout ce qui nous avait déterminé en venant au monde? En quoi consiste cette deuxième naissance qui survient par surcroît après la traversée de la mort symbolique?

S’il est vrai que la structure nous tient, qu’en est-il alors de notre liberté?

Lacan énonce le terme vrai de l’analyse comme un moment où le sujet est appelé à renaître pour savoir ce qu’il désire.(9)

« En effet, il ne suffit pas d’arriver à ce dur constat, que le désir inconscient nous aliène... faut-il encore que le sujet sache s’il veut vraiment ce qu’il désire

C’est dans ce choix subtil et radical, aboutissement de mon analyse, que j’ai pu découvrir l’accès à la liberté face à la détermination inconsciente. » (p213 TdA)

« ... même si la liberté n’est pas un concept analytique, même si ce n’est pas ce qu’on peut proposer à l’entrée d’une analyse à quiconque vient nous la demander - elle est un effet d’après coup - je crois qu’il y aura lieu de défendre ce point de vue quand on parle de la psychanalyse, notamment dans notre époque où elle fait l’objet d’attaques si véhémentes. » C’est par ces mots que souligna J-P. Winter - lors d’une présentation de livre à l’Institut hongrois - cette question de la liberté qui s’imposa à moi au terme de l’analyse.

A l’issue d’une analyse, chacun, exilé ou pas, a à se reconnaître comme radicalement séparé, comme un sujet « en exil », par rapport à cet Autre dont il aurait attendu ses solutions. Le sujet en « exil psychique », accède, en fin de compte, à ce « vide médian agissant »9 que Lacan évoquait avec François Cheng.

De quoi s’agit-il?

François Cheng, en évoquant au cours d’un entretien à la radio ce concept taoïste, dit que les européens ont peur du vide, ils imaginent une vacuité figée qui les déprime. Or ce vide médian-agissant est justement l’ouverture vers l’autre, vers la vie, créant une structure ouverte en quelque sorte. Il permet le renouvellement, c’est là que le « souffle » se régénère, note l’écrivain poète.

En termes psychanalytiques, c’est le manque assumé, qui permet au sujet de circuler plus librement sur les pistes de ses inscriptions signifiantes, sans rester en rade devant le barrage des symptômes. Il peut remettre en jeu son désir dans le présent, en prenant le risque, et osant, toujours à nouveau, reformuler par la parole l’objet manquant, cause de son désir.

Lacan, après avoir travaillé avec cet écrivain exilé de la Chine maoïste, autour de son séminaire RSI - Réel, Symbolique, Imaginaire - lui dit en guise de viatique :

« D’après ce que je sais de vous, vous avez connu, à cause de votre exil, plusieurs ruptures dans votre vie : rupture d’avec votre passé, rupture d’avec votre culture. Vous saurez, n’est-ce pas, transformer ces ruptures en vide-médian agissant et relier votre présent à votre passé, l’Occident à l’Orient. Vous serez enfin - vous l’êtes déjà, je le sais - dans votre temps.» (p.218 TdA)

Ces paroles découvertes à un moment où Lacan n’était plus, résonnaient comme une affirmation que le sujet effacé par le totalitarisme, le sujet en souffrance déterminé aussi par sa propre structure, peut accéder à cette marge de liberté qui rend possible de soulager le poids de son mal-être, voire de transformer ses ruptures traumatiques en vide-médian agissant, à savoir créateur.








(1) Stephan COURTOIS, Le livre noir du communisme, Ed. R. Laffont 1997.

(2) Alexandre ZINOVIEV, Le testament d ’une sentinelle, entretien mené par François Busnel, LIRE mars 2005.

(3) Alexandre KOYRÉ cité par Jean-Pierre Winter dans les actes du Colloque du Coût Freudien Lacan, psychanlyste.

(4) Stefan ZWEIG, Le monde d’hier, les souvenirs d’un européen.

(5) Gabor ARON, Le cri de la Taïga Éd du Rocher, traduit par Mathias Kolos – 2005 dans la collection Démocratie ou Totalitarisme dirigée par Stéphane Courtois.

(6) entretien avec François WAHL, par Jean Blain, LIRE mai 2001.

(7) Jacques LACAN, séminaire inédit du 10 juin 1980.

« ... vous faites part du bafouillage de vos ascendants. Pas besoin que vous bafouilliez vous-même, le malentendu est déjà d’avant... » disait-il avec son humour caractéristique.

(8) Andreï MAKINE, Le testament français, Mercure de France, 1995.

(9) Jacques. LACAN, in Ecrits, Remarque sur le rapport de Daniel Lagache.







LE TANGO DE l’ARCHANGE
de Budapest au 5 rue de Lille
éditions ERES
le site du livre: www.tango-archange.com



Première publication dans les "Carnets de psychanalyse"



Première publication dans "Transfinito" : 16 mars 2008


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19.05.2017