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Hubert Aquin ou Réjean Ducharme?

Le barbare éclectique et la crise de littératures nationales

Fulvio Caccia

Au pays de Descartes, l’éclectisme a toujours paru suspect.

(1.10.2001)

Les littératures postcoloniales de langue française offrent un champ d’interprétation unique pour analyser la crise de la modernité telle qu’elle se manifeste au sein des littératures nationales durant la dernier tiers du XXe siècle.

Le parcours et l’oeuvre romanesque du romancier québécois Hubert Aquin est exemplaire à cet égard. L’essentiel de son oeuvre se déploie sur une décennie ( de 1965-1975) à travers des titres comme Prochain épisode, Trou de mémoire, L’antiphonaire, Neige noire où l’Italie est un motif récurrent.

Malgré la facture très moderne de ses romans, leur réception en France fut réservée pour ne pas dire inexistante. De son vivant, l’auteur de Prochain épisode en prit ombrage. Pourquoi ce silence ? Que diable ! N’avait-il pas contourné tous les clichés folkloriques si "dépaysants" qui collaient déjà aux littératures francophones émergeantes ?

N’avait-il pas inscrit son premier roman sous le signe même de la littérature française en faisant de Ferragus de Balzac le double de son antihéros ? N’avait-il pas enfin empoigné à bras le corps la "crise du sujet" romanesque, problématique européenne s’il en est, avec une virtuosité stylistique, une accélération de la phrase propre à lui mériter une des toutes premières places parmi les "nouveaux romanciers". Au lieu de cela : rien.

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Hiko Yoshitaka, "La cifra di Hubert Aquin", 2000, pastelli a olio su carta, cm 23x30

En 1965, Marie-Claire Blais et Réjean Ducharme eurent plus de chance. La première rafla le Médicis avec Une saison dans la vie d’Emmanuel et le second fit publier peu après L’Avalée des avalés chez Gallimard et sera célebré comme le"Céline québécois".

Pourquoi eux et pas lui ? Pourquoi Hubert Aquin est-il resté sur le carreau au moment même où Paris s’enthousiasme pour les "littératures francophones" ? La réponse tient en un mot. Éclectisme.

Hubert Aquin est un auteur éclectique alors que ses compatriotes se conforment davantage aux canons de cette esthétique exotique qui sert en France à mesurer l’originalité des nouvelles littératures francophones.

Au pays de Descartes, l’éclectisme a toujours paru suspect. Même s’il a connu son heure de gloire avec Victor Cousin durant le premier tiers du XIXe siècle, ce courant de pensée est resté associé à la catégorie du mineur, aux formes mineures d’expression. Le philosophe de l’époque le soupçonne de psychologisme, conséquence de ses mauvaises fréquentations avec les poètes, trop trop tentés par "l’art pour l’art".

Pire il apparaît comme une forme dégradée, passéiste de l’exotisme alors triomphant. L’amalgame entre l’une et l’autre n’est pas innocent. Ce mot de Baudelaire le résume. "L’esprit le plus ouvert à toutes les notions et à toutes les impressions, le jouisseur le plus éclectique."

Or l’éclectisme d’Aquin n’a rien à voir avec cette condescendance philosophique et encore moins avec l’épicurisme du poète symboliste. La jouissance aquinienne, s’il y en a une, s’opère dans l’expérience du langage que le romancier met sous tension pour en éprouver la perte. D’où ce côté à la fois archaïque et moderne : chaque personnage est un masque qui se superpose à ceux de l’ancienne tragédie grecque.

Éclectique nous apprend le dictionnaire provient du grec eklegein (choisir) et désigne d’abord une tournure d’esprit qui vient en droite ligne de la philosophie de Potamon d’Alexandrie. Celui-ci proposait d’extraire le meilleur des divers courants de pensée plutôt que d’édifier un système nouveau.

Procédé vieux comme le monde, c’est le mécanisme même de l’intelligence sélective. Car celui qui choisit , sait ou du moins est supposé savoir. En chosissant, l’individu s’affirme comme sujet et donc comme homme libre.

Or cette condition est non seulement la condition de l’Origine, mais également celle du fils rebelle. Qui dit non contre l’injustice. Et prend parole. Sa parole. Il n’est donc pas étonnant que le premier des révoltés fut Caïn. Il devient fratricide parce que Dieu fait la sourde oreille à ses protestations devant le saccage de ses recoltes par les troupeaux d’Abel. Lui le sédentaire est donc condamné à l’exil et à la fondation de cités.

Est-ce un hasard si Aquin fait du meurtre rituel de son double la trame même de son "roman policier"? L’ écrivain éclectique est en quelque sorte le fils de Caïn ; il se souvient de l’Histoire fondée par le sang et tente de la réparer . Son arme sera la vitesse . L’accélération qu’il imprime au langage tente de rattraper le temps pour l’absoudre, en télescopant les images qui naîtront de son sillage. Mais afin d’opérer cette accélération de la culture et la rendre pérenne, il importe que le fils prenne à son tour la place du Père en inscrivant sa limite.

Cette position du fils rebelle est également celle d’Aquin. Lui qui "rêve de faire original", s’attache aux pas du mystérieux H de Heutz son double , son frère afin de l’abattre. Par ce geste extrême et devant survenir à Genève, soit au coeur de cette Europe imaginaire, le romancier entendait marquer la rupture avec le paria et le colonisé qui lui collait littéralemnt à la peau et préparer ainsi l’avènement d’une nouvelle identité .

Car au lieu de parvenir à l’originalité originaire par l’intégration des influences, c’est -à- dire en les "oubliant" , en se les appropriant, les digérant pour les faire siennes, Hubert Aquin les laisse entières, co-présentes dans l’espace de sa conscience qui dès lors devient non seulement le théâtre de son drame intérieur mais aussi sa "prison" qu’il entend fuir coûte que coûte.

La fuite, l’auto-damnation de l’errance est le prix à payer pour ne pas avoir voulu ou su exécuter "le crime rituel ", "oublier" le paradis perdu, bref entamer le processus symbolique d’unification qui l’aurait conduit à prendre la place du Père. Or cette place lui est interdite. Pourquoi ? Parce que dans l’imaginaire de cette sociéte alors très coloniale, c’est la place du simulacre du -Grand Aïeul- qui régente la conservation de la culture. Alors il la refuse.

Il restera à l’extérieur. La révolte sera son alibi ; le seul qui, à ses yeux , lui méritera l’amour de " la femme absolue". Et c’est à partir de ce refus qu’il déploiera sa stratégie narrative. Le "je" de l’auteur s’ouvre alors complètement, partie prenante d’un jeu narratif qui s’amorce faisant la navette entre les influences comme autant de "blocs erratiques". C’est l’exposition maximum, car cette attitude prend les mots au pied de la lettre, elle nie la fiction du "reflet" souvent mais pas toujours le processus d’identification qui lui est attaché . "

L’imaginaire est une cicatrice. Ce que j’invente m’est vécu, mort d’avance ce que je tue. Les images que j’imprime sur ma rétine s’y trouvaient déjà. Je n’invente pas."

Cet aveu signe aussi son échec, son incapacité à incrire sa limite qui dès lors glisse vers une forme atténuée de nihilisme. L’impossibilité du meurtre de H. de Heutz y trouve là ses causes en dévoilant ses complaisances à l’égard d’une drammaturgie narrative qu’il a lui-même machiné. " Le révolté n’a qu’une manière de se reconcilier avec son acte meurtrier, s’il s’y est laissé porter : accepter sa propre mort et le sacrifice. " explique encore Camus ".

Hubert Aquin se sacrifiera donc au sens propre pour avoir confondu totalité avec unité. Il aura succcombé à la démesure qu’attise la révolte en ignorant la loi de la nature humaine -ses limites- que du même mouvement elle lui faisait découvrir.

En Europe, ce processus d’unification identitaire est le fruit d’une lente évolution marquée par la naissance du logos et ses développements idéaliste et matérialiste. Le roman, genre éclectique s’il en est , (puisqu’il combine l’efficacité identitaire à la puissance des rotatives de la grande presse du XIXe siècle) , couronna ce processus en élevant l’identification au rang d’art populaire. Mais l’édifice de la subjectivité occidentale était déjà vermoulu. Il fallut la mauvaise conscience d’un Flaubert et les coups de gueule d’un Nietzsche pour que le roman en enregistre les secousses et entre en crise. Cela donna Proust, Kafka et Joyce...

En Amérique, ces mises en garde ne furent guère nécéssaires. Car l’expérience coloniale est d’abord une expéreince de la crise. Elle en constitue l’élément natif, le devenir autre de l’américanité. Cette expérience de la rupture symbolique, de la mise à nu des codes et des influences est par définition celle de l’autre, de l’étranger. Une bonne partie de la poésie et du roman américain , de Poe à Styron, de Walt Withman à Ginsberg. Ses variantes mineures (le polar, la S-F..) en captent les échos à travers les figures du Mal. En Amérique latine, c’est le réalisme fantastique et sa déclinaison picaresque qui triomphe avec Sabato, Borgès, Garcia Marques¼

Au Canada où les personnages romanesques restent assujettis au mythe encombrant d’une nature vierge et indomptée, triomphe la "fiction de la survivance". Chez les auteurs anglophones c’est surtout Margareth Atwood qui incarnera le mieux cette tendance récurrente alors que les romans de facture plus urbaine-comme ceux d’une Mavis Gallant- demeureront longtemps méconnus. Du côté de la littérature du Québec ce mythe règne omniprésent chez Anne Hébert mais il reviendra à Réjean Ducharme de le mettre au goût du jour à travers le couple emblématique du frère et de la soeur.

Arrachés de leur improbable frontière, ce couple fusionnel signe la différence. Leur critique acide de la vie moderne et citadine n’’a d’égal que l’évocation nostalgique de l’enfance et du fantasme de l’inceste originel.

C’est tout le contraire des personnages d’Aquin, plantés dans le tuf urbain et qui vivent leurs contradictions à tous instants. Aquin fera de la ville, lieu de confrontation de l’altérité, le point de départ de sa quête vers le politique. C’est dans la complexité de la ville qu’il entend résoudre la difficile équation entre style et représentation.

La tentation de totalité l’amène à l’image souveraine qui se voile et se dévoile dans un palais des glaces fictifs où la clef est donnée d’emblée. C’est de cette place intenable -qui est la place du fils - qu’Aquin a choisi de parler. Pour nous dire quoi ? La Vérité pardi ! Soit justement l’impossibilité inhérente de toute représentation, le mensonge qu’elle déploie pour se cacher en idéologie. "Mais je mens, car depuis quelques minutes je sais bien que je gagne quelques chose à ce jeu, je gagne du temps : un temps mort que je couvre de biffures et de phonèmes¼ que je charge à bloc de tous mes atomes avouée, multiples d’une totalité qu’ils n’égaliseront jamais". Tel est le pari d’Aquin.

L’identité est donnée à voir non pas comme nostalgie des origines (comme chez Ducharme) mais plutôt comme construction , comme un processus d’inachèvement, un agencement d’identitités éclatées dont le roman constituerait la cartographie intime, le fragile plan d’action, le tatouage du corps, le cryptogramme. Une attitude résolument moderne. Ce fonctionnement est le propre de l’allégorie et de cette hallucination simple dont parlait Rimbaud, du petit temps qu’évoquait un Valéry, bref de la constitution même de l’image comme forme allégorique toute puissante.

Pour comprendre la singularité de la démarche d’Aquin, il convient de faire un long détour par cette vieille tradition littéraire qui court en filigrane tout le long de l’histoire de l’humanité et qui sert de matrice à la philosophie socratique. C’est la réthorique de célèbre mémoire, née dit-on, en Sicile au Ve siècle avec Corax et qui connut la gloire que l’on sait lorsqu’elle fut popularisée à Athènes par Protagoras et Gorgias sous sa variante sophistique.

On connaît le débat moral où Sacrate réfuta en bloc la réthorique soupçonnée non seulement d’être "être partout et de nulle part" mais également de flatter les opinions reçues au lieu de servir la vérité. Or ce qui sert de trame à ce débat c’est le statut du langage . Deux conceptions s’affrontent. Pour Socrate, les mots sont de purs reflets des choses et ne possèdent pas de lois propres qu’il serait loisible de connaître. Bref ils doivent être utilitaires, en servant soit la réalité des pratiques et des techniques soit l’articulation des Idées et du savoir.

Gorgias affirme au contraire que les mots sont eux seuls et donc en dehors de toute choses sources, de certitude. "Les mots sont séparés de la réalités et créent leur propre vérités". Ils s’auto-référencent . Cette quête de la logique propre au langage écrit allait inaugurer la modernité politique. Car elle instaure la souveraineté de l’individu et ce faisant de l’Etat comme instance extérieure, étrangère à la Cité.

N’est-ce pas là les prémisses d’une "réthorique morale" ? Socrate le conçoit bien mais lorsqu’il doit en énoncer les fondements : " il se contente de recommander la pratique des sciences (connaître la nature des choses), une psychologie des récepteurs de discours (...) et enfin , la logique, la synthèse et l’analyse, les généralisations et les subdivisions : en tout cela, le langage lui-même reste parfaitement transparent et transitif ".

Devant "l’ami de la sagesse", drapé de la légitimité morale, le "faiseur de discours", le poète versé dans l’art d’ordonner les images n’a plus sa place dans la Cité. Le poète est chassé de la République parce que sa "Poesis" peut séduire et donc détourner du bien la multitude. Ainsi commence un long exil à travers l’Europe et l’Afrique du nord qui voit la réthorique fleurir sous diverses variantes. D’abord à Rome au IIe siècle en tant que "réthorique spéculative". "La philosophie n’est que rouille sur le glaive, proclame Fronton, maître de Marc-Aurèle¼ Combats avec le langage dont il te faut dérouiller jour après jour la lame pour la faire resplendir "

Ce ton martial deviendra plus mystique au Moyen-Age par la voix de Dante Alighieri auquel il revient de réintroduire la réthorique dans ce qu’elle a de "barbare", c‘est-à-dire d’étranger, au coeur des nouvelles langues vulgaires qui se déploient à la faveur des Communes et des nouveaux royaumes.

Cependant pour recueillir le meilleur des langues italiques, attitude éclectique s’il en est, Dante n’adapte pas "le parler vulgaire" mais bien l’inscrit au coeur de la lettre soit dans la matérialité de l’écrit. "L’illustre vulgaire, c’est la langue écrite. Plus exactement l’illustre vulgaire c’est ce qui de l’écrit n’est pas traduisible dans la langue du commun.

Il s’agit de la captation d’un au-delà. de la langue." D’où cette violence dantesque, que d’aucuns qualifieront de "plurilinguisme", à laquelle ce sont frottés ses traducteurs français depuis Rivarol.

Ni langue nationale, ni langue universelle, la démarche singulière de Dante est au demeurent en phase avec sa position politique de guelfe blanc : soit qu’il ne prenait parti, ni pour le pape, ni pour l’empereur.

Son attitude est éclectique de façon exemplaire. Car elle fonde le style en ce qu’il a de singulier et de collectif, de neutre, en relevant la nature commune des hommes. C’est là où technique et langage font médiation entre les particularismes ethniques des individus et l’universalisme des religions chrétiennes.

Eclectisme (attitude), réthorique (technique), style (expression) scandent en effet autant de niveaux vers l’expression de l’individuation et de l’identité par le langage. Il forment de ce fait le sous-bassement linguistique de l’identité dont seul style demeurera l’élement visible (comme la pointe du iceberg) . Mais ce trinôme resterait insiginfiant s’il ne correspondait pas à un autre trinôme dans la sphère du politique à savoir : la souveraineté, la légitimité, la territorialité.

L’articulation entre ces deux niveaux, entre ces deux triangles, inversés, c’est bel et bien le langage écrit qui dit l’impossibilité de représenter la totalité du réel et donc de le gouverner. On voit bien là se dessiner la tâche de l‘écrivain qui par le choix effectué sur ce matériau vivant, circonscrit les limites du politique tout en lui conférant son unité par son style singulier .

L’éclectisme se revèle donc non seulement une réthorique qui préside aux fondations des langues nationales en captant ce plurilinguisme qui leur est sous-jacent mais une pragmatique politique telle qu’elle se dégage à partir du XVIe siècle grâce à l’impulsion d’un Machiavel notamment et qui sera portée par tout le courant contractualiste (Hobbes, Kant, Locke , Rousseau), opposé aux essentialistes (Platon , Hegel, Marx) et ce jusqu’aux portes de notre siècle.

Au royaume de France en voie de constitution et de centralisation, c’est également l’éclectisme de l’école de Lyon qui permet aux poètes de la Pléiade de s’affranchir du latin. La defense et illustration de la langue française constitue sans doute le triomphe de l’éclectisme français à travers l’affirmation de la langue vulgaire écrite. Mais cette heure de gloire fut de courte durée. Car il n’était pas de bon aloi que l’abondance d’italianismes marquât déjà de leur étrangeté native et méridionale, une langue en voie de nationalisation. Malherbe (1556-1628) tomba à point nommé. En s’opposant non sans raison à la poésie savante des continuateurs de la Pléiade, Malherbe purgeait le lexique de ses doublons latins et le dota de ce "bon goût" classique dont elle ne se départira jamais quoiqu’on dise de l’effet Céline, la philosophie de Descartes fit le reste . Ainsi le XVIIe siècle régla ses compte avec ce XVIe. La France s’arrima solidement au Nord en matière d’esthétique et de philosophie et à la transparence du langage énoncé par l’idéal socratique. Le processus d’unification identitaire allait bon train. Il durera un bon siècle.

C’est la Révolution française qui lui conférera ses lettres¼ de noblesse ! "L’assimilation des hommes, écrit Seyes, est la première condition de la grande réunion nationale en un peuple un" Pour les idéologues de la révolution, il s’agit d’abord de rompre avec les formes et les institutions du passé en réalisant "l’utopie d’une commutation inédite entre toutes les parties de la société, dans la recherche d’une division purement instrumentale, totalement neutre. Le but ? Il est clairement affiché : l’esprit local et particulier en esprit national et public".

C’est ce pouvoir d’abstraction qui transforme le vieil différentialisme de l’Ancien régime en universalisme de l’Etat. Pour y parvenir un très haut degré d’abstraction et par conséquent de fiction est indispensable. Voilà comment la nouvelle identité citoyenne se connecte avec la réthorique. La langue devient donc par ce biais un des éléments du dispositif identitaire français en étroit rapport avec l’unité, le style et l’universalisme.

Car c’est dans la langue même qu’il faut conjurer le pluralisme, le dieu barbare, qui lui est consubstantiel, c’est à dire l’altérité dans le processus même de la représentation. Mais si on l’a expurgé de l’intérieur, rendu à sa clarté d’énonciation. Encore faut-il pouvoir nommer l’autre non pas en tant que barbare mais en le positivant en transformant ses vices d’élocution en vertus. Pour y parvenir, il fallait une catégorie qui permette de nommer en neutralisant. L’exotisme était tout trouvé pour remplacer dès le XVIIIe l’embarrassant éclectisme déjà trop menaçant puisque trop proche de l’origine plurielle.

Inutile ici d’évoquer les nombreux récits de voyages (dont le fameux "Mondus Novus" de Vespucci) le mythe du "Bon sauvage" et celui de l’Utopie, Lahontan, Chateaubriand, Bernardin de St-Pierre dont les contributions nourrirent à profusion cette "esthétique du divers" (Segalen). L’exotisme, serait selon Todorov, un "relativisme" culturel "symétriquement opposé au nationalisme" . Il en constitue la face caché tel le double visage de Janus. On comprend dès lors la méfiance d’un Salman Rushdie qui voit dans le relativisme la porte ouverte à toute les intolérences au refus justement de cette nature commune à tous les hommes. L’exotisme accompagne la génèse et la consolidation nationale.

Voilà pourquoi l’exotisme en littérature monte en puissance dès le tournant du XVIIIe siècle avec la vague des récits de voyage mais s’affirmera en tant qu’esthétique surtout chez les Romantiques. D’abord présent chez les Anglo-saxons Heinse (Ardinghello, 1787) Coleridge (Kubla Khan, 1798) et chez Thomas Wainewright, c’est Téophile Gautier qui le constituera en esthétique avec notament Mademoiselle de Maupin ( 1835-36) où Albert , le protagoniste se morfond de ces Orients lointains . Il n’est pas étonnant de savoir que l’on doit au même Gautier la remise en orbite du mythe de la femme fatale. Thème qui se développera dans les portraits de courtisance chère à Flaubert, Baudelaire et Villiers de l’Isle-Adam. L’exotisme et le refus du féminin -par son idéalisation- fonctionnent ici de pair.

Par un prévisible jeu de balancier, l’exotisme sert à l’ancienne métropole à apprécier la production littéraire non-hexagonale durant la seconde moitié du XXe siècle. Il tient lieu de marqueur d’altérité non seulement dans la thématique mais dans le choix lexical. Sa fonction est de maintenir hors des murs symboliques de la Cité, l’autre, le barbare afin qu’il ne saccage pas le bel ordonnancement cartésien du français de sa langue impure souillé de particularismes. Les barbares francophones introjecteront ce diktat et s’y conformeront pour tenter d’être reconnu par la France.

C’est là toute l’ambivalence des relations entre la littérature française et les autres littératures de la francophonie. A la première, les vertus de l’universalisme rayonnant, aux secondes les vices d’une francité différentialiste et minoritaire. On reconnaît là le syndrome de la "grenouille et du bœuf" qui s’accentue dès lors que le "centre" conserve intactes ses réflexes à coopter les éléments jugés les meilleurs de la dite "périphérie". Tel n’est pas le cas on le verra

Comment se fait cette cooptation ? Elle s’effectue de deux manières. Ou bien en se conformant (ou en confortant) au/le modèle dominant. C’est la voie de l’écrivain argentin Hector Bianciotti devenut membre de l’Académie française ou d’un Andrei Makine remportant le prix Goncourt. Ou bien en s’en écartant. On a reconnu là le parti-pris d’un Patrick Chamoiseau (également prix Goncourt) ou d’un Réjean Ducharme. Entre les deux, point de salut. Et c’est bien là le drame du minoritaire francophone qu’avait d’emblée saisi Aquin et par conséquent de la littérature française toute entière aujourd’hui aux prises avec la mondialisation croissante des expressions différentialistes. La voie médiane de l’éclectisme dont témoigne un Aquin, reste encore aujourd’hui impraticable. Pourquoi ? Parce que l’éclectisme est considéré comme une faiblesse et donc comme une sous-catégorie de l’écart radical : l’exotisme.

En choisissant Réjean Ducharme, l’autre fils rebelle, contre Hubert Aquin, Paris ( et ses instances de réception ) a choisi le moins menaçant , le plus "éloigné" des deux romanciers. Ce faisant, il s’épargnait de devoir répondre à la question lancinante de l’auteur de l’Antiphonaire : comment caractériser une autre francité en dehors du territoire originel ? Car cette exclusion camouflée en exotisme s’ exerça auprès d’autres littératures francophones avec les conséquences politiques insoupçonnées . L’altérité, tenue au sens figuré, hors des frontières de la Cité se manifeste, au sens propre, dans sa barbarie ethnicidaire. Tel est le prix à payer pour maintenir les privilèges d’un dispositif identitaire qui exclut la différence dans sa manifestation première : le langage.

Dans cette mise à l’écart, Hubert Aquin a certes sa part de responsabilité. S’il saisit d’emblée la dimension politique du langage, il ne reste pas neutre. En voulant provoquer l’avènement du fait National au Québec à travers l’experience du langage, -un peu comme un Maïakovski avait tenté de le faire en URSS- il contribuait à son idéologisation . Le langage-reflet , l’aveugla car on ne peut embrasser la totalité sans en payer le prix. Il n’en demeure pas moins qu’en gardant intacte cette infinité sans appartenance au centre du langage, il ouvre la voie à la transformation radicale de la culture politique, héritée de l’Ancien Régime et dont ses contemporains du Québec , ô coïncidence, ne veulent pas.

Aujourd’hui, vingt après son suicide, la brèche pratiquée par Aquin demeure plus que jamais d’actualité. Ce sont l’ensemble des littératures francophones qui se retrouvent dans cette situation "eclectique", voire quelconque. Quelconque est ici pris non pas au sens courant "d’indifféremment" mais dans son acception latine de quodlibet " l’être tel que tout que de toute façon il importe", soit comme le rappelle le philosophe Giorgio Agamben,"en relation originelle avec le désir".

Texte publié initialement dans la revue parisienne "Le Trait", hiver 99.

Fulvio Caccia, directeur de "Combats", Paris.


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14.02.2017