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Comment vivre de rien

L’énigme de l’anorexie. A propos de Thierry Vincent

Alice Granger Guitard

Autrefois, les gens mouraient chez eux, entourés de la famille, des amis et des voisins, la toilette du mort était une cérémonie accomplie par la famille et les amis, et la mort avait une réalité tangible. Maintenant, c’est différent. Ainsi, dans l’histoire familiale des anorexiques, il y a très souvent dans les générations précédentes des deuils non faits.

(22.05.2004)

L’anorexie, dans notre société de consommation ou société de l’objet, et l’hystérie dans la société paternaliste du XIXe siècle, posent toutes deux, mais de manière différente, la question de l’énigme du corps féminin, se présentant dans chaque cas dans une altérité irréductible, on pourrait dire insoignable par la science médicale, un corps en tiers ne se laissant pas exclure.

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Hiko Yoshitaka, "Omaggio a Jean-Michel Vappereau", 2007, bronzo a cera persa

Thierry Vincent dans L’Anorexie (Odile Jacob, Paris, 2000, pp. 300, € 22,30) nous montre comment, en un siècle, avec la transformation de la société occidentale, la disparition de la religion comme ce qui organisait un vivre ensemble, la crise de la fonction paternelle, nous sommes passés, en ce qui concerne la façon dont les femmes défient le savoir masculin (XIXe siècle) et celui de la société de l’objet (désormais, dans les sociétés riches et ayant perdu leurs traditions) quant à leur désir, d’une clinique de l’écoute (Freud a transformé la clinique aliéniste de Charcot en clinique de l’écoute en ce qui concerne l’hystérie) à une clinique de la dépendance (les pathologies produites par la société de consommation sont l’anorexie, la toxicomanie, les dépressions, toutes liées à l’oralité, la dépendance).

C’est que nous vivons désormais dans la société de l’objet, l’objet étant, par définition, ce qui vient devant, ce qui affecte les sens. La relation aux objets, dans la société de consommation qui les met en self-service, à disposition, calculables et transparents, jamais différents de leur image, ressemble de plus en plus à celle qui existe au stade oral, pour le nourrisson.

La première relation à l’objet est celle qui lie le nourrisson à la mère, ou bien au sein, au bien au lait, l’ambiguïté subsistant entre ces trois termes. Cette première relation est étayée par le besoin physiologique du petit prématuré : satisfaction du besoin, ici alimentaire, et en même temps une plus-value sous forme de plaisir.

L’accomplissement de l’objet par sa consommation-jouissance aboutit à la destruction, c’est-à-dire à la mort.C’est la toxicomanie (une des pathologies propres à la société de consommation, pathologies dites addictives car liées à la dépendance, les autres pathologies étant la dépression et l’anorexie) qui dit le mieux cette relation dévorante à l’objet oral, l’objet qui désire, le toxicomane (Thierry Vincent inclut dans la toxicomanie le fait d’être accro aux jeux, à la TV, à l’alcool) se shoote à l’objet maternel (ou à son substitut qui n’arrête pas de le séduire, de le fasciner, d’aller se mettre devant lui) sans reste et, dit-il à chaque fois, je suis mort, mort dans cette relation dévorante qui sature les sens, l’affectivité, sans nul désir d’autre chose possible, que cette petite mort de la jouissance dévorante.

On pourrait dire que dans cette première relation d’objet, le nourrisson court le risque, par la voracité qu’il découvre en lui en se constituant lui-aussi comme objet qui désire, de détruire le sein en le consommant sans reste, en l’avalant avec toute la voracité de la déglutition primaire. Sein mortel par son immortalité même, par le fait que se présentant lui-même et par ses substituts comme étant la jouissance toute, sans reste, du nourrisson et de l’enfant, il donne la consommation-mort, sans que reste un sujet qui désire autre chose, d’autres objets qui se représentent à partir d’un interdit.

Or, il est indispensable que le nourrisson ne détruise pas le sein, même si cette destruction prend l’aspect de l’immortalité par la multiplication sans interdit de ses substituts que l’objet maternel produit pour l’objet qu’il désire avec voracité, c’est-à-dire l’enfant. Dans ce cas, la destruction n’affecte pas le sein, ou le lait, ou la figure maternelle, puisque par la substitution à l’infini ils deviennent immortels, repoussant aux confins le caractère mortel de la possession totale de l’objet, de sa jouissance totale comme se shooter, mais cette destruction affecte ce qui reste, côté maternel, de l’objet oral, cette chose que le nourrisson ne devrait pas pouvoir posséder, cet écart que la figure maternelle instaure entre son rôle de mère et le fait qu’elle soit une femme, cet écart qui dit que tout son désir ne se concentre pas dans le fait d’être mère.

Il est donc essentiel que le nourrisson, en retour, ne détruise pas cette chose qui reste hors de sa portée, de sa voracité, cette chose qui résiste par le corps dans son altérité irréductible, cette chose qui résiste à être toute mère.

Il faut donc que quelque chose se mette en tiers pour protéger le petit enfant de la dévoration par l’objet qui désire, du totalitarisme de cet objet oral qui sature les sens, le besoin, et empêche le désir, c’est-à-dire l’inscription d’un reste, de quelque chose qui a résisté à la jouissance totale et donc à la mort. Le désir, et la tension qu’il implique à cause de la différation vitale de la jouissance, une différation de la possession de l’objet qui est essentielle à la vie sinon c’est comme se shooter tout le temps, ouvre à l’enfant d’autres objets que celui de l’oralité.

L’interdit, qui est toujours arbitraire, qui n’est pas du tout le fait de substituer à l’objet oral et maternel d’autres objets faisant le même effet comme dans la société de consommation, qui est l’interdit de l’inceste, se fait par un tiers, par la loi, par la fonction paternelle.

Alors l’enfant, désaliéné de sa relation spéculaire à la mère et satisfait au niveau des besoins, peut tourner son désir vers d’autres objets, qui seront des objets ayant valeur d’échange dans la construction d’un vivre ensemble dans la société où il est mis à sa place par cette fonction paternelle (l’objet qui désire, qui se confond au stade oral avec l’objet du besoin parce que le besoin joue toujours un rôle d’étayage par rapport au désir, n’a qu’une valeur d’usage).

L’interdit, le premier interdit qui est celui de l’inceste, inscrit un manque, une tension, une douleur, par la différation de la possession de l’objet et la différenciation des objets eux-mêmes, qui est aussi un gage de retrouvailles d’autres objets.

L’enfant , qui s’est constitué comme objet qui désire dans cette première relation à l’objet, qui se conclut comme stade du miroir où il se voit dans le regard de sa mère et où s’accomplit son narcissisme dont il importe qu’il s’aperçoive de son caractère limité, se saisit alors comme sujet désirant (le sujet, c’est ce qui reste d’insatisfaction après la jouissance de l’objet, et qui atteste, par la tension même qui s’écrit dans le corps, que la mort est différée, ce qui n’est pas le cas si la jouissance est totale, sans reste, si c’est une saturation des sens, du corps, de l’affectivité telle que c’est comme se shooter).

Les autres objets, les objets différenciés, à la différence de l’objet oral ou de consommation (qui confond toujours besoin et désir) existent dans une construction sociale où il s’agit de différer l’accomplissement qui est aussi mort, où il s’agit de différer son approche et de l’organiser pour que ce ne soit pas comme se shooter (dans la société de consommation, c’est tout le contraire, il faut que l’objet soit toujours à portée de mains, en self-service, séducteur et envahissant, se substituant à l’infini).

Ces autres objets (qui sont aussi des hommes et des femmes, d’autres enfants, etc...) ne sont jamais le même objet perdu avec le sevrage et l’interdit de l’inceste, il y aura toujours un écart, ils seront un peu voilés, se dérobant, mais cet écart, qui implique la tension du désir, sorte spéciale de douleur due au manque, à la différenciation de la satisfaction, est la promesse de toujours en trouver d’autres, des objets symboliques c’est-à-dire n’ayant rien de commun avec l’objet maternel perdu, des objets autres qui appellent vers l’aventure non déjà balisée de la vie.
Or, dans notre société de l’objet, il est, depuis plusieurs décennies, interdit d’interdire.

Le premier interdit, celui inhérent au sevrage, pourtant indispensable pour passer au stade ultérieur de la maturation psychique de tout petit humain, semble avoir été remplacé par le camouflage de l’objet maternel derrière la production d’objets de substitution qui ne font que la présenter dans sa voracité d’objet qui désire, qui séduit, qui maîtrise, qui totalise toute la vie, alors même que cet objet maternel croit qu’il a réussi à sevrer le nourrisson.

Saturation des sens, des besoins, des désirs, par la mise à disposition d’objets de substitution, de jeux, de nourriture, de télévision, etc... qui sont autant de prolongements immortels de l’objet oral envahissant qui se divise à l’infini comme des cellules embryonnaires.

Alors que l’inscription du manque sous forme de tension, de douleur, est indispensable pour tourner l’enfant vers la subjectivité et les relations d’interdépendance dans une structure sociale où sa place va jouer dans l’espace et le temps en fonction des règles du jeu de la société dans laquelle il vit, au contraire dans notre société de l’objet il faut réduire cette tension, il ne faut pas manquer, ou bien il faut légiférer à l’infini pour que la transparence des objets soit parfaite et qu’ainsi ils soient disponibles, calculables.

L’idéal est donc l’état d’indolence, et non pas de tension. La dépression, qui s’installe pourtant dans le manque, dans le deuil de l’objet oral d’autant plus éternellement que manque dans notre société de l’objet la véritable possibilité d’échanger par d’autres relations objectales la première relation perdue par l’interdit et par la mort, par le côté destructeur de la consommation, est traitée par les anti-dépresseurs, très à la mode, qui sont, comme par hasard, une variété d’antalgique, des anti-douleurs censés restituer l’indolence, et anesthésier le désir.

Les drogues utilisées par les toxicomanes sont elles aussi presque toutes des antalgiques. Ce n’est pas par hasard. Il faut absolument effacer l’inscription du manque, l’objet qui désire est totalitaire, pas autre chose que lui, pas un ordre symbolique, pas de différenciation de l’objet, pas de différence sexuelle mais l’indifférenciation, l’androgynie.

L’omniprésence totalitaire de l’objet oral, l’objet qui désire et qui dévore, entraîne un malaise dans notre civilisation, et les anorexiques, presque toujours des femmes qui le deviennent à l’adolescence, en témoignent avec leur corps.

Bien que cela ne soit pas dit de manière explicite, ce qui ressort du livre de Thierry Vincent c’est que ce qui est mis en question, déjà par l’hystérie, mais encore plus par l’anorexie, c’est l’objet maternel. L’hystérique et l’anorexique, de manière très différente, résistent au fait que les femmes ne seraient que mères.

Elles résistent par leur corps, qui se manifeste comme corps étranger, corps qui met à mal le savoir scientifique et surtout médical quant au traitement qui le soignerait. En même temps, il y a de leur part une sorte d’attachement incroyable à cette figure de la mère, qui semble dire que cela doit être un séjour obligé mais contradictoire, pour vraiment pouvoir en sortir.

Les hommes de la société paternaliste du XIXe siècle prenaient les femmes comme objet de jouissance et en faisaient des mères, ce à quoi les hystériques résistaient en affichant un corps autre, plein de symptômes variés défiant le corps médical comme pour dire qu’ils ne savent pas soigner, traiter son désir, qui est autre, dont ils ne savent rien avec toute leur science.

Objets de la jouissance des hommes, et mères, mais pourtant insatisfaites, avec un corps qui reste, des symptômes pour dire la tension, le désir, la différenciation sexuelle intraitable et, comme disait Charcot, avec une belle indifférence.

L’anorexique, par rapport à l’objet oral, maternel, est plutôt du côté nourrisson. Elle veut manquer de l’objet qui la désire de manière dévorante, qui, pendant toute son enfance a toujours tout fait pour qu’elle ne manque de rien et elle se montrait enfant sage et sans histoire, docile au regard de sa mère.

Parfaite image spéculaire dans le miroir du regard de sa mère, et elle finissant par tomber dans l’abîme de la finitude de cette image si idéale, correspondant si parfaitement au désir dévorant de sa mère. Son objet idéal. Son enfant idéale. Sombrant dans l’abîme de la finitude de cette image d’elle-même si immobile dans sa perfection comme Narcisse se noyant dans son image.

Cette enfant idéale dans le regard de sa mère est, à l’adolescence, au sortir du cocon familial, confrontée aux autres, et son image spéculaire, narcissique et sans histoire, en prend un coup. Elle préfère régresser, d’autant plus qu’aucun interdit n’a jamais inscrit le sevrage d’avec l’objet maternel gavant.

L’anorexique veut manquer totalement du seul objet qui compte pour elle, l’objet maternel dans le regard duquel elle est idéale, elle se constitue comme objet qui désire et se maîtrise, pour ne pas avoir à affronter, peut-être, le regard des autres qui l’altère à elle-même. Elle entraîne son corps anorexique dans une involution qui, comme le souligne Thierry Vincent, rappelle le corps des malades cancéreux en phase terminale ou bien le corps des malades de maladies immunitaires.

Faisons un pas de plus en disant que le corps squelettique de l’anorexique ressemble de plus en plus, avec ses yeux qui mangent le visage, à un fœtus, voire à un embryon. Et que la question qu’elle pose est celle d’un temps gestationnel indispensable pour que les mères et les filles aient le temps de se passer le message à propos d’une tolérance très intolérante propre à la maternité.

Pour que s’inscrive l’interdit qui, pendant le séjour gestationnel où le corps embryonnaire et fœtal est caché à l’intérieur du corps matriciel (ce qui fait aussi que le corps féminin est invisible au corps fœtal mais le corps maternel est omniprésent par la saturation des sens par l’englobement propre à ce stade), est d’ordre immunitaire : l’enfant en gestation et l’instance matricielle sont deux corps étrangers l’un à l’autre, se faisant de plus en plus courir un risque de mort l’un à l’autre, la tolérance infinie et contre-nature étant très précaire, et de plus en plus intolérante à mesure que le corps fœtal grossit, devient envahissant et exigeant, jusqu’à ce que se précipite le rejet, la séparation originaire, la naissance.

L’anorexique, toute à son rejet de l’objet oral qu’elle accomplit avec une voracité totalitaire, ordonne à son corps une involution qui raconte un retour gestationnel, à ce stade préhistorique où le système immunitaire qui rejette tout corps étranger et antigénique se met en veilleuse côté maternel, mais pas seulement en veilleuse, aussi en sentinelle, pour se réveiller férocement lorsque l’envahissement sera mortel, lorsque le petit corps étranger à l’étroit devra être expulsé pour une question de vie et de mort.

Dans la vie familiale infernale imposée par l’anorexique, comme un petit maître qui a pris le pouvoir car il s’est aperçu que la place était vide, qui a organisé un véritable putsch, il y a un envahissement sans limites, embryonnaire, désordonné c’est-à-dire sans limites, sans interdit.

Encore plus qu’un appel au père, pour mettre de l’ordre dans ce grand désordre, pour inscrire un interdit, la loi d’interdiction de l’inceste, ne s’agit-il pas d’un autre interdit, plus précoce, cet interdit qui est immunitaire, qui est cet interdit qu’un corps étranger puisse donner la mort à un autre corps étranger, ou qu’ils puissent se le donner l’un à l’autre dans une sorte de suicide en symbiose? Interdit immunitaire contre l’envahissement sans limites, comme condition indispensable à la maternité, message violent passé de la mère à la fille.

Comme dans notre société de l’objet où rien ne semble pouvoir interdire l’envahissement sans limites par les objets qui désirent et n’offrent pas d’autres possibilités que la consommation sans reste, où le désir est toujours rabattu sur le besoin, où l’humanitaire qui veille à ce que les besoins de chacun soient sur toute la planète satisfaits prime constamment sur l’immunitaire de sorte qu’il semble y avoir une véritable anesthésie quant à l’envahissement que chaque humain croit pouvoir faire dans la vie de chaque autre être humain au nom du fameux il est interdit d’interdire (envahissement sonore, par le discours de la fête, par les rollers capables d’envahir certains quartiers de Paris plusieurs heures par semaine, etc...), les mères d’anorexiques semblent souffrir de déficit ou d’absence de réponse immunitaire quant à la présence envahissante de leur fille, elles se shootent à leur fille.

L’anorexique est alors la mort. Mais l’anorexique, par ses interdits alimentaires qu’elle impose comme un dictateur à la maison, se met à prendre une place si envahissante, si mortelle, si folle, qu’elle met au défi non seulement sa mère, mais les autres, de la rejeter, de manifester enfin une réponse immunitaire, et non pas toujours une réponse si idéalement humanitaire confondant besoin et désir. A une époque où le mot d’ordre est à la tolérance, n’est-il pas urgent d’introduire, en étant à l’écoute de notre corps et de notre désir, l’intolérance comme réponse immunitaire vitale à l’envahissement qui marque de malaise notre civilisation ?

Ne serait-ce pas cette carence immunitaire inhérente au mot d’ordre il est interdit d’interdire,que les femmes malgré tout contestent comme étant monstrueux puisque à leur insu souvent peut-être elles savent bien qu’il n’y a au contraire pas de gestation possible jusqu’à cette castration originaire qu’est la naissance sans qu’intervienne comme premier interdit l’ordre immunitaire laissant intacts et étrangers le corps de l’enfant et celui de la femme qu’est aussi la mère matricielle, qui serait à l’origine de la crise de la fonction paternelle ?

La loi qui impose de façon arbitraire les interdits successifs qui scandent la maturation psychique de chaque humain depuis sa naissance, qui est représentée par la fonction paternelle de tiers, ne pourrait pas intervenir en l’absence de la première inscription, l’interdit immunitaire, qui sépare comme deux corps étrangers et meurtriers l’un par rapport à l’autre s’ils demeurent en symbiose, celui de l’enfant et celui de la mère qui reste de cette séparation femme désirante.

Cette intolérance-là, de nature immunitaire, reste encore à entendre, dans une société de consommation où la science et la technique n’en finissent pas de perpétuer une relation orale et dévorante à l’objet qui désire, sans jamais envisager de sevrage, et où le discours scientifico-technico-médical sert de plus en plus à anesthésier les malaises que cette civilisation centrée sur l’oralité produit, sert à traiter la douleur qui pourrait résulter de manquer du manque indispensable à la vie et au désir, sert à maintenir aux confins invisibles la mort et le caractère mortel de cette jouissance sans reste propre à la possession indéfinie de l’objet mis en self-service.

Il s’agit en fin de compte de présenter comme immortalité cet envahissement par l’objet qui désire, qui est représenté non seulement par les objets de consommation, mais aussi par des êtres humains réduits à n’être que des objets qui désirent, des machines à consommation, à se shooter de diverses manières, et jamais de mettre à jour l’aspect mortel de cet envahissement vorace.

Bien évidemment, dans cette société de l’objet où chaque humain devrait se présenter comme objet envahissant qui désire, où donc il faut légiférer à l’infini pour mettre de l’ordre dans cette sauvagerie, répondant de manière spéculaire au doigt et à l’œil à tous ces objets qui les fascinent et les shootent, tout le monde est frère et sœur en voracité tolérante, de cette tolérance qui a oublié d’être tolérante à l’intolérance, à la réponse immunitaire, à la résistance que les corps opposent chaque jour à ceux qui, par leurs comportements, disent que c’est partout chez eux et que, comme dans une maternelle, il faut jouer ensemble et s’éclater. Fraternité intolérante d’être si tolérante à l’envahissement en faisant au besoin force lois pour garantir le droit à cet envahissement.

Le livre de Thierry Vincent, qui parle aussi de la société de communication, et de beaucoup d’autres choses, est passionnant. Il évoque notamment le fait que dans notre société de l’objet ont disparu les rituels de passage de l’adolescence à l’âge adulte et donc la confrontation entre générations, le constat de l’existence d’une hiérarchie, d’une autorité, d’une expérience dont il y a à apprendre, de règles du jeu inhérentes au vivre ensemble, un enfant idéal ne pouvant pas y espérer une place toute cuite sous prétexte que lui en tant qu’enfant idéal dans le regard de ses parents saurait déjà tout aussi bien que les plus vieux avec leur expérience. Image narcissique mise en question par le rituel de passage, et en contrepartie, en échange, l’entrée dans une structure sociale où il a des places vides à gagner en acceptant les règles du jeu.

En particulier aussi la disparition des rituels liés à la mort, les gens mourants seuls à l’hôpital, soustraits à la vue et à leur entourage, bardés de technologie mais pas du tout préparés à passer. Thierry Vincent rappelle combien il est important que les morts, par tout un rituel, soient à leur place, cercueil fermé, sinon, du fait du flou quant à savoir où ils sont pour les vivants, il résulte que les morts reviennent hanter les vivants, tels des fantômes ne cessant de réclamer sépulture, et le deuil ne pouvant se faire que de la certitude de la disparition ainsi que de la certitude quant à savoir où sont les morts. Dans notre société, tout se passe comme si les gens, n’ayant pas vu mourir un de leurs proches, avaient une incertitude quant à leur disparition, et donc ne pouvaient pas faire le deuil, le sevrage. Autrefois, les gens mouraient chez eux, entourés de la famille, des amis et des voisins, la toilette du mort était une cérémonie accomplie par la famille et les amis, et la mort avait une réalité tangible.

Maintenant, c’est différent. Ainsi, dans l’histoire familiale des anorexiques, il y a très souvent dans les générations précédentes des deuils non faits.

Alice Granger Guitard: sa formation scientifique ne l’a pas empêchée de s’intéresser depuis toujours à l’écriture. Des rencontres importantes ayant toutes abouties à des déviations formatrices, de Lacan à Sollers et à Verdiglione, et une investigation critique sur le terrain de la fraternité l’ont amenée à ce goût des autres qu’elle manifeste publiées sur son site : " Notes de lecture "
Une écriture s’aiguisant sur la pointe de la lecture. Une lecture s’aiguisant sur la pointe de l’écriture. Des textes partant à la recherche de la singularité de chaque auteur. Dante comme référence.

Le texte est publié avec l’accord de la revue "Exigence-Littérature", Paris.


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16.05.2017