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C’est comme si le Tintoret avait peint un "9/11" avant la lettre.

"9/11" et l’Annonciation

Robert Richard

Mais, dans l’Europe de Dante/Tintoret (etc.), l’interdit de l’inceste ne régit pas que la sphère privée et le mariage entre consanguins : il est le cœur même du politique. Le libéral, lui, a beau affirmer qu’il n’épouserait jamais sa propre sœur (élément de la vie privée), que dans l’arène publique, on le voit perpétuellement en quête d’" âmes sœurs " pour la conduite de ses affaires.

(2.05.2003)

Ce n’était pas la première fois que je me rendais à la Scuola di San Rocco de Venise pour contempler la cinquantaine de toiles du Tintoret qui s’y trouvent. Mon amour pour le Tintoret était déjà ancien.

Vers 1968, j’étais tombé tout à fait par hasard sur un court mais lumineux article de Jean-Paul Sartre portant sur le Saint George et le dragon du peintre maniériste. Le texte de Sartre m’avait ouvert les yeux sur l’œuvre de ce peintre que je connaissais peu à l’époque.

Après ma "conversion", je n’ai jamais pu mettre les pieds à Venise sans passer de longues heures à la Scuola. Mais voici que, cette fois, je fus stupéfié, en revoyant la magistrale Annonciation du maître vénitien. Il s’agit de la première toile qui se présente au visiteur quand il entre par le grand escalier central du musée.

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Tintoretto, "L’Annunciation"

Ce tableau, que je connaissais pourtant fort bien (au fil des ans, il était devenu un de mes préférés), je le voyais soudainement sous un jour nouveau. Les raisons de mon étonnement s’expliquent par le timing de cette visite, qui avait lieu à peine quelques semaines après les tragiques événements du 11 septembre 2001.

Ce qui me frappa cette fois, ce fut le curieux et presque diabolique parallèle entre l’œuvre picturale du XVIe siècle et "9/11" (pour employer cette désignation télégraphique américaine). Le tableau me semblait tout à coup comme un de ces écrans de télévision qui passaient en boucle les terribles images que l’on connaît.

Je pense tout particulièrement aux prises de vue qui montrent les avions au moment de l’impact. Dans ce flux d’anges qui pénètre comme par effraction dans la demeure de Marie, il me semblait voir le reflet de ces avions percutant les tours jumelles de New York. Mur effondré, affolement de la vierge (elle est en perte d’équilibre) - tout y est.

C’est comme si le Tintoret avait peint un "9/11" avant la lettre. Le Vénitien du XVIe siècle aurait fait le portrait en direct d’un acte terroriste.
Je reviendrai sur cette toile qui me paraît comporter des enseignements politiques de premiers plans. Pour le dire en deux mots : il y va du roc du politique.

L’émotion européenne

À l’époque de ma visite à la Scuola, je travaillais sur un essai d’un peu plus de 200 pages, auquel je mettais la dernière main. L’ouvrage s’intitulait l’Émotion européenne et portait sur trois écrivains : Dante, Sade, Joyce, qui, selon moi, avaient défini l’Europe moderne. La thèse que j’y développais est celle-ci : le "barbare" (ou l’Étranger), pénétrant par effraction dans la cité, est cause d’une émotion politique. Cette émotion - à laquelle je donnais, justement, le nom d’"émotion européenne" - était inédite, ayant été inventée (du moins est-ce ce que j’avançais), au XIVe siècle, par Dante.

À mon sens, l’Europe, à tout le moins celle dont nous parle le trio d’écrivains cité avait élaboré une conception nouvelle du politique qui ne devait à peu près rien à Aristote et finalement assez peu au droit romain. Cette Europe plongeait ses racines moins dans l’Antiquité que dans la tradition judéo-chrétienne.

C’est à partir de cette dernière tradition que pouvait enfin se poser sous un jour nouveau, la délicate question de l’" Étranger ". Quelle attitude dois-je adopter à son égard ? Dois-je tout mettre en œuvre pour l’écarter, le chasser, l’anéantir, ou dois-je plutôt chercher à m’identifier à lui, me reconnaître en lui ?

En m’appuyant sur Dante, Sade et Joyce, je voyais en l’Étranger - que je désignais aussi de " barbare " et de "prédateur" - la clé de voûte de l’Europe moderne. Plus exactement, je soutenais que le politique prend forme dans et par la loi du prédateur.

Il y aurait politique, non pas au sens d’Aristote, mais au sens de cette Europe moderne, quand on aurait enfin su accepter sa loi (la loi du prédateur) pour notre loi. À ce titre, le prédateur ou le barbare serait l’élément constitutif de la res publica.

Cette thèse avait tout pour heurter les sensibilités politiques modernes, issues du libéralisme et de l’humanisme civique(1). Au complexe libéralisme/humanisme civique, j’opposais une autre Europe, un continent à peu près inconnu, mais dont le profil se dessinait dans un certain nombre de propositions littéraires : la Divine Comédie, la Philosophie dans le boudoir et le tandem Ulysse/Finnigans Wake.

On pouvait même parler, selon moi, d’une sorte d’affrontement larvé entre deux Europe : l’"Europe libérale/humaniste civique" vs l’"Europe contractualiste" (terme que j’utilisais pour désigner l’Europe de Dante, de Sade et de Joyce). Quand j’ai formé le projet de ce livre (milieu des années 1990), ce qu’on a fini par appeler la mondialisation était en voie de consolidation.

J’en attribuais le triomphe in fine à la victoire de l’"Europe libérale/humaniste civique" sur l’Europe contractualiste (celle-ci ayant sombré comme sous le coup d’un refoulement). C’est le souvenir de cette Europe contractualiste que je voulais réactiver.

Mon essai s’était donc donné pour but de remettre en cause (ce qui ne voulait pas dire rejeter en bloc) l’héritage conjoint du libéralisme anglo-saxon et de l’humanisme civique, ce dernier ayant été l’oeuvre de la Florence du XVIe siècle. Pour Machiavel et Guicciardini, l’action de tout gouvernement devait se résumer à la gestion des affaires étrangères.

La préoccupation No 1 du Prince était de préserver la cité de toute menace pouvant se présenter depuis l’extérieur (2). La question, presque l’obsession, mobilisatrice du Prince était donc : Comment empêcher le prédateur de s’introduire en la cité ?

L’humanisme civique et le libéralisme n’étaient toutefois pas les seules cibles de l’Émotion européenne. Je m’attaquais aussi à la conception grecque (Platon, Aristote) de l’Europe, qui est celle d’un monde civilisé, entouré de barbares qu’on a réussi à repousser dans les marges.

Aristote, par exemple, lançait cet avertissement : "Tous ceux qui ont admis des étrangers à demeure parmi eux, en ont presque toujours été dupes" (Politique, 1303a25). La conception de l’Europe qui voit le jour avec Dante est tout le contraire : elle est celle d’une civilisation qui tourne autour du barbare comme autour de sa cause.

Le lieu du prédateur

Mais où se trouve le prédateur ? Quel espace occupe-t-il par rapport à sa proie ? Selon qu’on est animal ou homme, la réponse ne sera pas la même. Pour l’animal, le prédateur jaillit toujours depuis l’extérieur du groupe : dans le cas d’un troupeau de moutons, le prédateur n’est jamais un mouton parmi les moutons, mais le loup affamé qui s’introduit de nuit dans l’enclos. En revanche, dans le cas de l’homme, le prédateur est toujours déjà à l’intérieur du groupe. Il est dans l’enclos, installé depuis toujours au cœur de la cité, au cœur du " troupeau ".

Le prédateur n’est donc nul autre que mon voisin, mon mari, ma femme, mon enfant, mon père et ma mère, c’est-à-dire mes proches - enfin, le prédateur, c’est moi ! On pense tout de suite à Hobbes pour qui l’homme est un loup pour l’homme.

On pense aussi à la très controversée pulsion de mort de Freud : la mort (la prédation) est en moi, dit le Viennois. Je suis mon propre prédateur, mon propre bourreau.
Dans l’Émotion européenne, je voulais prendre l’homme, non pas tel qu’il devrait être (altruiste, raisonnable), mais tel qu’il est : un animal ayant à composer avec le prédateur qu’il porte en dedans de lui - ce que ne fait pas l’humanisme civique qui, on vient de le voir, préfère l’exiler ou encore l’anéantir dans une sorte de guerre à finir, un Harmagedôn flamboyant (3). Au fond, le message de l’Émotion européenne se ramène à ceci : l’inconscient est politique. Il y a politique, parce qu’il existe au cœur de l’homme un continent obscur où loge l’indéracinable barbare...

Mais est-il toujours possible, après les attentats de 9/11, de faire l’apologie du prédateur ? Après ces milliers de victimes de la World Trade Center, est-il encore concevable de soutenir une réflexion autour du barbare comme cause de civilisation ? Cette tragédie n’était-elle pas justement l’œuvre de "barbares"?

Les auteurs de ces attentats n’étaient-ils pas des prédateurs dont l’action avait réussi à infliger à l’Occident une profonde blessure narcissique ? A ce titre, cette tragédie constitue la preuve que le barbare est à repousser sans le moindre hésitation.

Mais on peut aussi se demander si 9/11 ne peut pas trouver une explication en partie dans les mécanismes de la psychose. Je ne parle pas de ces jeunes hommes qui ont piloté les avions de la mort. Je réfère plutôt aux forces souterraines de l’histoire, et à ces mises en scène psycho-politiques qui sont l’oeuvre d’obscurs courants fanatiques, très anciens, et dont les militants d’Al Quaida ne seraient au fond que des figurants de fortune.

Ce qui est refusé dans le symbolique, disait Lacan, revient dans le réel. C’est ainsi que le psychanalyste français résume les structures de la psychose. À la lumière de cette définition, comment interpréter les événements du 11 septembre 2001 ? L’Étranger qu’on aurait exclu du symbolique (faute d’avoir pu trouver une "langue" pour le dire) aurait tout simplement fait retour dans le réel, c’est-à-dire au terme d’une très réelle et très sanglante violence.
On me répondra qu’Al Qaida n’est pas mieux versé que nous dans l’art d’"accueillir" l’Étranger, et que ses membres savent plus qu’à leur tour nous traiter, nous, les occidentaux, de "barbares". Alors peut-être nous faudrait-il aussi mettre les militants d’Al Qaida à la lecture de Dante, de Sade et de Joyce...

L’hétéronomie politique

Suivant un principe de base du " libéralisme/humanisme civique " (qui forme selon J.G.A. Pocock la "Atlantic Republican Tradition"), la loi de la cité est l’œuvre des hommes et des femmes dont la via activa se déroule à même la cité en question. La loi est notre loi, celle que nous avons décidé d’adopter à la suite de délibérations poursuivies librement sur l’agora.

C’est ce qu’on nomme "autonomie politique", expression qui désigne la situation où une collectivité se donne sa propre loi. En société libérale, l’homme n’a plus à attendre que Dieu ou un quelconque roitelet lui donne sa loi : il la forge lui-même, de concert avec ses semblables. Or j’opte ici pour la voie contraire - et " régressive ", pourrait-on croire - de l’hétéronomie politique, qui est le fait de recevoir sa loi de l’extérieur.

Je soutiens, par exemple, que la loi - la loi princeps devant servir de modèle aux différentes lois positives - est la loi de l’Autre (4). Cet Autre est justement l’intraitable barbare, en ce sens qu’il nous est formellement impossible de traiter (signer un traité ou un pacte) avec lui. Et s’il est à ce point intraitable, c’est qu’il n’existe aucune langue commune entre lui et moi.

Comment "faire nation" avec celui (le barbare) qui ne parle pas la langue nationale et qui ne possède pas les mêmes réflexes éthiques et culturels que moi ? C’était pourtant là le défi lancé par l’Émotion européenne : fonder un corps politique en dehors de toute communauté d’esprit, de langue ou de culture. J’avais cru trouver la réponse dans le trio d’écrivains déjà cité (5). Mais c’était oublier - comment avais-je pu ? - le Tintoret et sa magnifique Annonciation.

Le paradigme de l’Europe moderne

C’est donc cette visite à la Scuola, un mois après les événements de 9/11, qui m’a fait saisir, comme dans un flash, la singulière portée politique de la toile du Tintoret. Celle-ci, j’en étais maintenant persuadé, résumait à elle seule ce que les textes réunis de Dante, de Sade et de Joyce pouvaient nous dire sur l’Europe contractualiste.

Examinons ce tableau de plus près. Le barbare est cause d’une émotion politique, ai-je dit. Eh bien, regardez la vierge : n’est-ce pas justement cette émotion ou une émotion semblable qui se lit dans l’attitude, dans la pose, de Marie ? Celle-ci est visiblement troublée (au point d’en perdre pied) par l’assaut dont elle semble être la "victime". Et si cet assaut l’ébranle à ce point, c’est qu’il a Dieu pour origine, l’Étranger en soi. On conviendra que les anges messagers figurant dans la toile sont les envoyés de Dieu, qui, littéralement parlant, n’est pas de ce monde.

Et qu’en est-il du fruit de cette rencontre Étranger/vierge Marie ? Je réfère bien entendu à la naissance du Christ. De la rencontre Dieu/vierge Marie naît un enfant dont on peut dire qu’il est le sujet politique consommé. La vierge aura fait un enfant comme on fait du politique...
C’est du contrat signé entre la vierge et Dieu, entre la femme et le "barbare" (l’étranger issu d’un autre monde), que va naître le sujet politique, porteur de la "loi de liberté" (comme la nomme Occam [6]). C’est d’ailleurs pour cette raison que je parle d’une Europe "contractualiste", cette Europe étant l’œuvre d’un contrat passé avec le barbare.

À ce titre, la toile du Tintoret présente, sous forme d’allégorie, la notion d’un contrat social qui n’aurait rien du pacte social lockéen. Le pacte lockéen (XVIIe siècle) se signe entre semblables, hommes et femmes de bonne volonté.

Il s’agit de citoyens ayant du barbare la même définition ou à peu près : ils s’entendent, entre citoyens raisonnables, sur ce qui est "socialement inacceptable" ou "trop barbare", afin d’en décréter l’exclusion. Le contrat social qui se dessine à même la toile du Tintoret serait, au contraire, l’œuvre de dissemblables : il lie des intervenants qui ne parlent pas la même langue. Ceux-ci n’ont rien en commun - ni langue, ni conception de la raison et du monde. Entre Dieu et la vierge, entre le barbare et nous - entre l’homme et la femme - quelle commune mesure, quelle commune grammaire (7)?

Parmi les innombrables Annonciation peintes à travers les siècles, celle du Tintoret est, à mon avis, la seule à avoir su traduire le sens profond de l’événement rapporté dans les Évangiles. C’est cela qui en fait une manière de "9/11" avant la lettre. C’est-à-dire que le Tintoret est le seul à avoir osé inscrire dans son tableau, la violence (symbolique, bien sûr) que comporte ce mythème chrétien d’une annonce faite à Marie : la nouvelle dont l’ange Gabriel lui fait part est à ce point inimaginable qu’elle ne peut être représentée que sous la forme d’une violence - au départ, faite à la vierge, mais aussi au monde des hommes en général. It’s absolutely shocking !

Cette nouvelle semble tenir de la barbarie - du moins, pour ceux et celles dont la pensée est restée prisonnière de leur petite "municipalité", comme dit Dante avec une pointe de mépris. Cette violence dans la représentation de l’Annonciation constitue une première dérogation par rapport à la tradition iconographique.

Les peintres avaient jusque-là opté pour des mises en scène beaucoup moins troublantes. On n’a qu’à penser au tableau de Léonard da Vinci sur le même thème, et qui est tout imprégné d’une sérénité hiératique. Mais chez le Tintoret, on a l’impression que ces anges percutent le mur et le font voler en éclat. Il y va presque d’un viol.

Puis, le tableau du Tintoret se permet une deuxième dérogation par rapport à la tradition iconographique, en multipliant les messagers. La tradition picturale, fidèle en cela à ce qui est consigné dans les Évangiles, se limite en général à dépeindre un seul ange : Gabriel. Or, chez le Tintoret, c’est une véritable cohorte d’anges, un flux d’anges, qui transperce le mur de la maison où habite Marie. De sorte qu’on peut avoir l’impression - l’instant d’une méprise sadienne - d’assister à un viol collectif (8).

Saint Paul parle de la "folie" de la croix (9). Il aurait pu utiliser la même expression pour qualifier le comportement de Marie. Dans la conception grecque du monde, il est pure folie d’ouvrir sa porte au barbare, pour le laisser prendre ses aises chez soi. Telle est pourtant la folie -l’audace - de Marie qui ose se laisser envahir par la volonté insondable de Dieu.

Résumons-nous.
Depuis le XIVe siècle (le périple de Dante dans l’au-delà a lieu fictivement en l’an 1300), l’Europe aurait été le siège d’une lutte entre deux adversaires de puissances inégales : il y aurait eu, d’un côté, la filière " Aristote/humanisme civique/libéralisme " et de l’autre, la filière " Dante/Tintoret/Sade/Joyce ". Celle-ci n’a que ses plumes et ses pinceaux pour fonder et pour faire valoir ses intuitions ; celle-là possède les outils et les attributs du pouvoir, ainsi qu’une mainmise ferme sur les réseaux du savoir (10).

Le manque d’espace m’empêche de faire le portrait complet de la première filière, à laquelle il faudrait bien ajouter deux autres joueurs de taille : le libertinage français du XVIIe siècle (Pierre Gassendi, Cyrano de Bergerac, La Mothe Le Vayer) (11), et les Lumières protestantes des XVIIe/XVIIIe siècles (Grotius, Le Clerc, Gibbon), dont certains des adeptes portent le nom d’Antiquarians en raison de leur penchant pour les textes de l’Antiquité.

La faille qui coupe l’Europe idéologique en deux pourrait donc se présenter comme ceci : "Aristote/humanisme civique/libertinage/libéralisme/Lumières protestantes" versus, sur un mode qu’on allongera aussi pour l’occasion, "Dante/Tintoret/Rousseau/Lumières des encyclopédistes/Sade/Révolution française/Joyce" (12)- coupure que je me permets d’abréger ainsi : hic et nunc/nunc stans.

En ce qui a trait à la première filière (je pense surtout aux Lumières protestantes), je me bornerai à mettre en valeur deux options qui la dénotent idéologiquement : 1) elle aurait effectué un retour, par-delà le Moyen-âge papal (il y allait même d’un refus de se donner pour objet d’étude un temps de l’histoire dominé par la papauté), aux textes de l’Antiquité grecque et romaine ; 2) elle aurait emprunté les voies de l’histoire qualifiée de discipline clé pour expliquer le monde aux hommes (13).

C’est-à-dire que cette filière, foncièrement matérialiste, se serait attachée à la hic et nunc de la vie vécue sur terre. La deuxième filière (Dante/Tintoret, etc.) a, pour sa part, conservé un attachement à la notion chrétienne moyenâgeuse de la nunc stans, selon laquelle il existe un arrière-monde, sorte de punctum dei, éternel dans sa fixité et accessible aux seuls yeux de l’âme (14).

C’est à ce titre que la Révolution française va chercher à poser une nunc stans laïque, avec sa Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. Pour les rédacteurs de cette Déclaration, l’existence d’un point d’Archimède en politique ne fait aucun doute : par-delà la hic et nunc du monde, il y aurait, c’était là leur profonde conviction, une nunc stans, c’est-à-dire un foyer ou point focal universel. Hegel, dont l’œuvre a été pour faire descendre le concept dans le hic et nunc de l’histoire, ne se trompait pas quand il disait, mais c’était pour marquer son mépris, que la Révolution française était finalement trop "catholique". Quant à lui, la Réforme protestante issue de l’Allemagne du XVIe siècle avait été un événement infiniment plus important au vu de la modernité.

Hic et nunc/nunc stans... Cette formule fournirait comme la radiographie de l’Europe moderne, post-XIVe siècle, une Europe tragique parce que scindée, coupée en deux filières rivales (15).

De quel bois - de quelle filière - se chauffe l’Annonciation du Tintoret ? Il me semble clair que l’ouverture manifestée par la vierge est tout entière pour la nunc stans. Et si on peut et doit qualifier son ouverture d’"absolue", c’est que Marie n’est aucunement dissuadée par la violence avec laquelle les anges font irruption dans son quotidien. Pour Marie, tout est clair : je dois m’ouvrir inconditionnellement (Kant [16]) à l’Étranger, le laissant pénétrer de sa nunc stans jusqu’au fond de moi, car c’est la nunc stans qui est cause de liberté.

Cette certitude quant à l’existence d’une loi ou d’une cause extérieure au monde empirique a aussi fait l’objet d’une mise en scène tout à fait saisissante dans le roman, La philosophie dans le boudoir de Sade. Les ultimes gestes de tortures et de meurtres que poseront les personnages de ce roman sont en réalité régis par un personnage ob-scène, dans le sens de hors-scène (il n’apparaît jamais physiquement dans le roman) : le père d’Eugénie, qui envoie une lettre à sa fille, lui donnant tous les droits de vie et de mort sur la personne de sa femme, la très bégueule Mme de Mistival.

Le parallèle avec le mythème de l’Annonciation tel que présenté dans les Évangiles - et tel que peint par le Tintoret - est frappant. Eugénie serait cette "vierge Marie" d’une époque révolutionnaire (le roman de Sade paraît en 1795), qui reçoit un message de son père, M. de Mistival (vallée mystique ?) dont le contenu lui sera dévoilé (la lettre est lue) par Mme de Saint-Ange (l’ange Gabriel ?).

Or, "Eugénie" veut dire "belle naissance" en grec, cette belle naissance (qui est en fin de compte l’œuvre du Père d’Eugénie, situé hors-cadre) étant celle du sujet républicain. Si, à la toute fin du roman, Eugénie se montre enfin capable d’accomplir des gestes que seuls " les sots appellent des crimes ", c’est qu’elle aura été inspirée par son père qui loge hors roman, dans la nunc stans... C’est en se plaçant sous la gouverne de la nunc stans qu’Eugénie se libère de la hic et nunc (la pensée "municipale" des sots).

Même proposition dans les ultimes pages, les ultimes moments, d’Ulysse de Joyce, ce roman étant une sorte d’Annonciation, et pour cette raison, à mettre aux côtés du tableau du Tintoret. Le célèbre "yes" qui y est lancé par la catholique Molly Bloom vaut bien l’acquiescement de la vierge des Évangiles.

À qui ce "yes" est-il destiné ? Il est destiné non pas à son amant Blazes Boylan, mais à son mari, Leopold Bloom, ce Juif dont on dit qu’il est un "alien" - un " étranger " (Ulysse, édition " Gabler ", p. 344). Dans ce contexte, il n’est pas du tout insignifiant que l’anniversaire de naissance de Molly tombe le 8 septembre, jour de Marie dans le calendrier chrétien.

Le "yes" de Molly, soyons clair, est un "oui" au coït avec son mari, dont naîtra le Christ salvateur de la nation irlandaise : " Homerule sun [son : fils] rising up in the Northwest " (Ulysses, p. 134)" (17).
Voilà donc trois femmes - Marie, Eugénie, Molly -, chacune ayant été pénétrée/engrossée ou " inspirée " par une entité située hors cadre : Dieu, M. de Mistival père, Leopold Bloom.
Sur ce, passons au sprint final.

La liberté faite chair

Mais quel est, si j’ose dire, le message du message de la toile du Tintoret - et par conséquent des textes de Dante, de Sade et de Joyce - ? Sur quel "roc" est assis l’enseignement livré par ces grandes œuvres ? Réponse : le roc de l’interdit de l’inceste.

Quand il s’agit de se donner une définition de l’interdit de l’inceste, la vulgate se contente la plupart du temps d’une formule classique, du genre : "loi anthropologique ayant pour but d’empêcher le mariage entre consanguins." Mais cela est insuffisant pour qui veut apprécier le sens profond de cet interdit.

En vertu de l’interdit de l’inceste, la société s’ouvre sur l’extérieur, elle élargit ses horizons. C’est une porte grande ouverte sur "le large". Au lieu de rester refermé sur soi - sa petite famille, sa petite "municipalité" (Dante), la hic et nunc de son petit monde - l’interdit de l’inceste nous pousse à aller vers l’"autre", le pas-comme-nous, et éventuellement vers la nunc stans.

La loi de l’inceste est donc une loi obligeant la femme née au sein de telle famille à accueillir en elle l’"étranger" issu d’une tout autre famille, voire d’une tout autre contrée. En d’autres mots, cette loi commande à une femme de quitter sa famille, pour aller vivre sous la gouverne d’une loi "étrangèr" aux lois (mœurs, coutumes) ayant cours dans sa famille d’origine.

On pourrait en quelque sorte qualifier cette loi de "loi hors-la-loi", en ce sens qu’elle est contraire à, ou à tout le moins incompatible avec les lois en vigueur dans sa famille. L’incompatibilité est ici un élément clé, sans lequel la femme ne se sera pas donner à l’"étranger" véritable. Puis, en forçant la note un peu, on peut aller jusqu’à affirmer que cet "étranger" (porteur de cette loi hors-la-loi) est un " barbare ", puisqu’il ne parle pas la même langue que nous et qu’il ne partage pas du tout notre vision du monde. C’est à lui, Étranger ou "barbare", que la femme s’abandonne, en l’épousant.

On me répondra, gros bon sens à l’appui, que les choses ne se passent pas ainsi, dans la réalité : une femme n’épouse pas l’Étranger (avec majuscule), encore moins le "barbare", mais plus banalement un homme, né plus souvent qu’autrement dans le même village qu’elle. Son futur mari parlera généralement la même langue qu’elle, et il aura des dispositions morales et des comportements sociaux sensiblement identiques aux siens. De telles remarques, pour justes qu’elles soient, ne doivent cependant pas nous empêcher de mener une réflexion plus essentielle.

Par exemple, en rappelant que la rencontre amoureuse entre un homme et une femme est surplombée - et cautionnée - par la loi de l’interdit de l’inceste. Les futurs époux ont beau être du même coin de pays, voire du même quartier, que leur rencontre a lieu sur fond de la loi de l’interdit de l’inceste. Cette loi, qui est la loi de l’Autre - la loi du père, comme aiment dire les psychanalystes -, est la "basse chiffrée" ou "basse continue" de notre société.

Ces raisonnements étant, on saisira à quel point il est impossible de confondre l’union - le mariage - homme/femme avec les différents contrats qu’on passe quotidiennement, en société civile, avec des entrepreneurs pour la construction d’une maison ou d’un pont.

Le mariage n’a rien d’une entente signée entre des parties contractantes ayant des intérêts à promouvoir et à protéger. Si les conventions civiles sont encadrées par les lois du pays, tel n’est pas le cas de l’union homme/femme, celle-ci étant encadrée, je l’ai dit, par une loi "étrangère" aux différentes lois positives de ce monde. C’est ainsi que le mariage homme/femme échappe aux lois et aux préoccupations - la hic et nunc - de ce monde.

Parlons maintenant du fruit de ce mariage : l’enfant né de l’union homme/femme. Étant né d’une union scellée par une loi "étrangère", cet enfant sera d’entrée de jeu, c’est-à-dire dès sa naissance, libre par rapport aux lois - hic et nunc - de ce monde. (Il ne relève pas des lois gouvernant la famille d’origine de sa mère). Il est donc la liberté faite chair.

Or cette logique que nous venons de décrire est justement celle qui est "lisible" dans les deux grands mythes de la chrétienté : l’annonce faite à Marie, et le mystère de l’Incarnation découlant de cette annonce. Il s’agit là des deux mythes recteurs de nos sociétés occidentales, et qui, comme tout mythe de toute société, sont à interpréter : l’ange Gabriel annonce à Marie qu’elle a été engrossée par le Verbe, c’est-à-dire par Dieu, qui, on l’a dit, n’est pas de ce monde. Il est l’Étranger par excellence. Puis, Marie accouchera du Christ, porteur, selon Occam, de la "loi de liberté". Et si cette loi n’est pas une loi de contrainte (comme le sont habituellement les lois), mais une loi de liberté, c’est qu’elle a le singulier pouvoir de nous libérer de la hic et nunc - c’est-à-dire des passions et vanités - de ce monde.

À la fameuse question freudienne "D’où viennent les enfants?", on peut répondre par une question infiniment plus pressante, par les temps qui courent: "Pourquoi fait-on des enfants ?" Réponse : pour qu’il y ait politique, pour qu’il y ait des sujets politiques libres. Il y irait même d’une manière d’obligation à faire des enfants : si on veut que la "loi de liberté" s’incarne ici-bas, dans notre monde, il faut faire des enfants. Car seul le fruit de l’union homme/femme échappe aux lois - passions et vanités - de ce monde.

Le corps public

Si nous poussons encore plus avant notre réflexion autour du tableau du Tintoret, nous y verronsune "déconstruction" en règle - et avant la lettre - du fameux partage libéral "privé/public".
La séparation des sphères privéeet publique est, sans conteste, un des acquis les plus importants du libéralisme anglo-saxon du XVIIe siècle.

On en trouve toutefois une première formulation chez Aristote lorsque le péripatéticien distingue deux types de finalité, la survie et le bien-vivre, selon qu’on envisage l’espace domestique ou l’espace de la Cité.

Ainsi l’amour homme/femme et l’engendrement (la "génération") du petit d’homme relèveraient-ils de la finalité de la survie et, de ce fait, appartiendraient à la sphère domestique. En revanche, l’arène publique serait ce lieu où les hommes poursuivent une finalité jugée plus haute, le bien-vivre. C’est donc à Aristote que remonte une certaine dévalorisation de l’espace privé.

Puis, au XVIIe siècle, le libéralisme naissant fera de la séparation privé/public, un cheval de bataille. Impossible, d’ailleurs, de revenir sur cet acquis, sans mettre en péril la démocratie comme telle. La collectivité n’a pas à se mêler de ce que je fais et pense dans mon privé.

Je dois pouvoir échapper au bruit et à la fureur de la place commune, et fuir les exigences presque toujours tyranniques de la collectivité. Kant disait que la liberté serait compromise si absolument tous les lieux où vivent et circulent les hommes étaient la propriété de l’État. De son côté, Virginia Woolf réclamait "A room of one’s own" (une chambre à soi). Tout cela - la nécessité de se retirer far from de madding crowd -, on doit le tenir pour acquis.

Une question demeure, cependant : se pourrait-il qu’au XVIIe siècle, lorsqu’on a cherché à bannir le privé de la sphère publique, on en ait profité pour rejeter, dans le privé, l’essence même du publique ? Se pourrait-il qu’on ait saisi l’occasion - l’aubaine ! - pour bannir le "vrai" public (l’étoffe même de la chose publique) de l’espace public comme tel. Car, ne l’oublions pas, c’est le libéralisme, et nul autre que lui, qui a déterminé les réalités que le mot " privé " était censé recouvrir.

C’est lui qui a déterminé que, par exemple, le rapport amoureux homme/femme, était ou n’était qu’une manifestation de l’ordre du privé. "The State has no place in the bedrooms of the country", disait un chef d’État libéral des années 1970. Pour Ludwig Wittgenstein, esprit libéral s’il en fut, c’est le trio " mystique/éthique/esthétique " qui constituerait ce dont on ne doit pas parler en public (18).

Ce combat libéral visant à séparer le privé du public, pour essentiel qu’il fut, n’a pas été sans une certaine dose de mauvaise foi - en ce sens que les termes et les réalités que désignent les mots "privé" et "public" ont fait l’objet d’un encodage idéologique.

On peut tenter, ici, à l’aide de la toile du Tintoret, de ré-encoder le partage privé/public, afin d’opérer ou de provoquer le retour du "vrai" public dans le public. Je réfère précisément (question d’abattre toutes mes cartes) à la rencontre charnelle entre un homme et une femme. L’affirmation voulant que le rapport homme/femme, ainsi que le fruit de ce rapport (l’enfant/sujet politique libre) soient l’étoffe même de la res publica, c’est bien ce que j’ai voulu soutenir ici.

On pourrait donc parler d’un ultime enseignement à tirer de la toile du Tintoret, et qui nous amènerait à poser l’alcôve comme une place publique, et le rapport homme/femme comme constituant la chair même de la res publica.

Ce qui est remarquable dans l’Annonciation du Tintoret, c’est qu’on voit, exposé publiquement - à la vue de tous -, un fait de la vie privée, un factum de la vie domestique. Le cuniunctio Dieu/vierge Marie, et par extension le cuniunctio homme/femme en général, s’y trouve exposé à tous les regards. Cette "déconstruction" du partage privé/public que l’on trouve chez le Tintoret, est tout à fait indécente ! Thoroughly shocking !

C’est d’ailleurs la même réaction que devraient susciter les différentes Annonciation peintes par des maîtres à travers les siècles : le "coït", qui est normalement soustrait aux regards, fait l’objet, dans ces toiles, d’une publicité intense. Sur les murs de tant et tant de cathédrales à travers l’Europe se trouve ainsi affichée tout crûment une action que le couple homme/femme cherche normalement à accomplir à l’abri des regards, dans l’espace intime de la chambre à coucher.

Si bien qu’on peut dire que le rapport public/privé se trouve, ici, retourné comme un gant. Ce que le libéralisme relègue ou refoule dans la sphère privée ("cachez-moi ce privé que je ne saurais voir !") se trouve ici, dans la toile du Tintoret, comme dans les Annonciation de tant d’autres peintres, carrément montrer en vitrine !

Alors, quelle leçon est-il permis de tirer de tout ceci ? Que le coït homme/femme (Étranger/vierge) est le fondement même de la place publique, le roc de la res publica - car c’est de cet acte charnel homme/femme que naît le sujet politique libre.

Une ultime flèche

Je ne peux m’empêcher de décocher une dernière flèche à l’endroit de la filière "Aristote/humanisme civique/libertinage/libéralisme/Antiquarians/Lumières protestantes". Cette filière a eu comme projet tout à fait extravagant d’ériger le monde politique sur la négation de l’interdit de l’inceste. Bien sûr que l’interdit de l’inceste reste, sur le plan anthropologique - et donc dans la sphère privée -, une loi sans appel. Il ne viendrait jamais à l’idée du plus convaincu des " libéraux/humanistes civiques " d’épouser sa propre mère ou sa propre sœur.

Mais, dans l’Europe de Dante/Tintoret (etc.), l’interdit de l’inceste ne régit pas que la sphère privée et le mariage entre consanguins : il est le cœur même du politique. Le libéral, lui, a beau affirmer qu’il n’épouserait jamais sa propre sœur (élément de la vie privée), que dans l’arène publique, on le voit perpétuellement en quête d’" âmes sœurs " pour la conduite de ses affaires. Ne compterait donc pour lui que la communauté "incestueuse" des intérêts.

Mais peut-il en être autrement s’il veut réussir en affaire ? Bien sûr que non ! Ce qui fait problème, ce n’est pas que des hommes et des femmes d’affaires tissent des liens d’intérêts entre eux. Cela est tout à fait normal. Ce qui fait problème, c’est lorsque le mode de fonctionnement qui caractérise ces hommes et ces femmes (fonctionnement légitime dans la sphère des intérêts privés) déteint sur la conception que l’on se fait et se donne de l’espace public.

Avec la montée du néolibéralisme, dans le dernier tiers du XXe siècle, on a pu voir les intérêts privés envahir l’espace public. On peut même parler d’un coup d’État au ralenti qui a permis au " privé " de déloger le " public ". Enfin, dans les vingt dernières années, l’arène publique a été ni plus ni moins livrée corps et âme aux intérêts privés.

L’Annonciation du Tintoret, c’est ce qu’on a vu ici, va dans le sens d’un renversement de la vapeur libérale, c’est-à-dire qu’il y a, à partir de ce tableau, reprise ou reconquête de l’espace public par ou à travers le rapport homme/femme.

Il me plaît de voir en la somptueuse Annonciation du Tintoret, la photo de mariage de Monsieur et Madame tout-le-monde. L’union qui y est dépeinte n’est pas du type qu’on scelle devant notaire ou sous l’œil terne d’un fonctionnaire municipal.

Plutôt, cette union - le mariage - homme/femme est scellée dans et par la nunc stans. De ce fait, le lien conjugal qui en résulte n’est plus traduisible dans les termes de la hic et nunc. En se liant devant Dieu, les futurs époux sortent de l’histoire, ils s’éclipsent de ce monde (réalisant ainsi le rêve de Joyce qui était de quitter le cauchemar de l’histoire).

Leur union n’est plus une simple et banale liaison mais une alliance, écho ou reflet de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance (19). Enfin, le fruit de cette union sera le garant de tout projet politique libre, au sein de cette Europe contractualiste des peintres, écrivains et penseurs.
Pour paraphraser Clémanceau : le politique est chose trop importante pour qu’on le laisse entre les mains des politiciens. À ce titre, l’Europe de liberté est à trouver non pas dans les discours des politiques, mais dans les œuvres des Dante, Tintoret, Sade, Joyce, etc.

* * * *

"History [...] is a nightmare from which I am trying to awake", dit Stephen Dedalus (Ulysses, p. 28). S’évader de la hic et nunc - échapper à la "force, hatred, history" (Ulysses, p. 273) -, tel a été le projet de Joyce.
Depuis le 11 septembre 2001, est-il possible de concevoir projet collectif plus significatif ? Mais... par où débuter ? La tâche est immense. Pourquoi ne pas commencer par une visite à la Scuola di San Rocco pour y contempler l’Annonciation du Tintoret. Et qui sait ? On y verra peut-être apparaître, comme sur un écran radar, le corps lumineux de nos émotions politiques.

Notes:

1. L’humanisme civique désigne une tradition républicaine moderne qui se met en place à partir du XVIe siècle italien, dans les textes de Bruni, Machiavel, Gianotti, Guicciardini, etc. Cette tradition a, par la suite, eu une influence considérable sur le républicanisme anglais du XVIIe siècle, qui, à son tour, a eu un impact non négligeable sur le républicanisme américain des XVIIIe et XIXe siècles. On doit la mise au jour de cette tradition et de sa filière républicaine (Italie, Angleterre, Etats-Unis) au travail capital de John Pocock. Voir POCOCK, J.G.A., The Machiavellian Moment. Florentine Political Thought and the Altanltic Republican Tradition, Princeton University Press, 1975, 602 p.

2. POCOCK, J.G.A., The Machiavellian Moment, p. 256 : "Machiavelli and Guicciardini regarded the management of external affairs as the most momentous single function of gouvernement."

3. Les guerres que George W. Bush a faites à Ben Ladden , puis à Saddam Hussein, ont comporté des accents bibliques fort inquiétants. Le Président des États-Unis laissait entendre que, une fois " Satan " anéanti, une fois le prédateur détruit, les peuples de la terre pourront enfin vivre sous un grand Ciel bleu américain ,vide de tout nuage (prédateur).

4. Ainsi en est-il du dilemme posé par l’idéologie du multi-culturalisme : qui doit s’identifier à qui ? Est-ce à l’Étranger de s’identifier à nous, ce qui constitue la voie de l’assimilation ? Ou ne serait-ce pas plutôt à nous de nous identifier à l’Étranger ? Cette deuxième voie est celle de l’Émotion européenne.

5. Par exemple, Dante parle d’illustre vulgaire qui n’a rien d’une langue commune (ou langue de la communication), rien d’une langue nationale.

6. Guillaume d’Ockham, Court traité du pouvoir tyrannique, PUF, Coll. Fondements de la politique, 1999, p. 14. Cette loi est "loi de liberté" non pas parce qu’elle est "omni-permissive" ou sans frein (nous permettant de faire tout ce qu’on veut), mais parce qu’elle libère de la hic et nunc.

7. C’est Dante, cet "intellecto d’amore", qui fournit une réponse à cette question : l’illustre vulgaire, qui n’a rien d’une langue nationale, est la langue dans laquelle est rédigé le "contrat" Dieu/vierge Marie. L’illustre vulgaire langue des amoureux ? Bien sûr.

8. Je pense à Sade, mais aussi à Rousseau et à sa "volonté générale" que le sujet politique doit (c’est la loi) intérioriser : c’est-à-dire que le sujet politique doit apprendre à éteindre sa petite volonté monadique à lui (sa volonté d’individu, replié sur lui-même), pour accueillir, en lieu et place, la volonté générale comme s’il s’agissait de sa propre volonté. Chaque citoyen devrait donc pouvoir dire : ma volonté est la volonté générale. Les sources chrétiennes de cette conception rousseauiste sont évidentes : "que ta volonté soit faite", dit le Notre Père.

9. "Le langage de la croix [...] est folie" (1 Cor 1, 18).

10. Institutions de haut savoir bien sûr, mais aussi, de nos jours, les circuits éditoriaux (maisons d’éditions, presses écrites, etc.) qui sont victime d’un "point aveugle" quand il s’agit de publier des ouvrages ou des idées s’inspirant de la filière "Dante, Tintoret, Sade, Joyce (etc.)".

11. On a pris le mauvais pli de dire de Sade qu’il est un libertin, ce qui n’est qu’en partie vrai. Le libertinage du XVIIe siècle s’inspire d’Épicure qui proscrivait toute forme d’excès. Or rien de plus excessif que Sade. Le libertinage a été matérialiste (comme Épicure). Sade l’était aussi, mais il était également présent (ou sensible) à un arrière-monde auquel il donnait le nom de "Nature", qui n’avait rien de la nature que la science soumet à l’analyse compositive-résolutive, etc. Comment caractériser Sade ? Il est localement un libertin, c’est-à-dire ici et là, à des endroits précis et stratégique de son texte. Mais pris globalement, il est baroque, et donc tout le contraire du libertinage. D’où la modernité du texte sadien habité par une puissante antinomie (libertin/baroque), constitutive de sa tessiture de texte. Texte déchiré, donc, peut-être tourmenté, ou en tout cas at war with itself. Enfin, notons que les libertins du XVIIe siècle ont fini par se ranger du côté du pouvoir de Louis XIV (le hic et nunc du monde), comme le montre la grande étude de René Pintard, Le libertinage érudit, Boivin & Cie, 1943, 576 p. Sade ne se rendra jamais coupable d’une telle alliance (un pacte) avec les pouvoirs de ce bas-monde et de la hic et nunc.

12. Est-il vraiment nécessaire de préciser que les wagons composant chacun des deux convois ne sont pas pour autant homogènes les uns par rapport aux autres ? On n’a qu’à citer les différends qui ont marqué les rapports entre Rousseau et les encyclopédistes pour se rendre compte que le "train" Dante/Tintoret (etc.) transporte également des matières pouvant être aussi incompatibles que le feu et l’eau ?

13. À l’opposé des Lumières protestantes (vis-à-vis desquelles, ne le nions surtout pas, nous avons une immense dette) se trouvent les Lumières des encyclopédistes (Diderot, D’Alambert) qui font assez peu de cas de l’histoire, préférant dégager les grandes structures invariables (sorte de nunc stans laïque) qui caractériseraient les sociétés à travers le temps.

14. On ne confondra pas la nunc stans avec l’Idée platonicienne. La nunc stans a un côté scandaleux, renégat, voire violeur que ne saurait avoir l’Idée de Platon. L’Idée représente la figuration enfin achevée de l’ici-bas. L’Idée de justice est le modèle consommé de touts ces exemples de justices imparfaites qu’on trouve sur terre. La nunc stans n’est pas un modèle, plutôt un anti-modèle, une torpille lancée dans la hic et nunc pour faire éclater celle-ci. Puis, l’éternité de la nunc stans n’a rien de l’éternité de l’Idée. La nunc stans participe plutôt du temps hors-temps de l’inconscient.

15. On a en réalité affaire à des frères ennemis. C’est ensemble, dans leur proximité et leur désaccord, que les deux filières qu’on a évoquées inventent l’Europe moderne. Elles s’imbriquent en se combattant.

16. Le thème de l’inconditionnel chez Kant sert à désigner une action dont le ressort ne se trouve pas dans la hic et nunc (les "causes secondaires") du monde. Une action de ce type aurait comme caractéristique de ne pas avoir été "conditionnée" par les enjeux qui sont propres à l’ordre du sensible. C’est parce qu’elle échappe au sensible et à la hic et nunc qu’une telle action sera dite "morale".

17. Depuis quand le soleil se lève-t-il dans la portion nord-ouest du ciel ? C’est qu’il s’agit de la maison des Bloom, située dans les quartiers nord-ouest de Dublin. Joyce, qui n’était pas nationaliste pour un sou, s’est emparé du thème de la "Home Rule", il l’a dévoyé pour en faire une histoire domestique relative au règne du mari (le père) sur sa maison et sa famille. Pour Joyce, la vraie home rule - non pas la home rule historico-politique des Parnell et Cie - commence justement at home. Le "sun" (soleil) de la citation participe du jeu de mot sun/son (soleil/fils) qu’on retrouve à plusieurs reprises dans Ulysse.

18. "Ce dont on ne peut parler [la mystique, l’éthique, l’esthétique], il faut le taire", dit la fameuse formule choc qui clôt le Tractuctus-logico-philosophicus de Wittgenstein. Pour Wittgenstein, aucun discours objectif valable ne peut être tenu sur le trio d’émotions sus-mentionné : il faut donc s’abstenir de conférer à ce trio une portée ou un quelconque sens public. On ne peut et ne doit pas faire un solvant politique d’une émotion mystique/éthique/esthétique .

19.L’Ancienne Alliance est le pacte ou contrat entre les Hébreux et Yahweh, fondement de la religion juive ; la Nouvelle Alliance est le pacte ou contrat entre Dieu et tous ceux qui reconnaissent le sacrifice du Christ, fondement du christianisme.

Robert Richard est essayiste et romancier vivant
au Canada. Il a publié Le roman de Johnny et
Le corps logique de la fiction.


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6.10.2016