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Topologie et psychanalyse

Entretien à Alain Cochet

Giancarlo Calciolari

"J’avais parcouru toute l’oeuvre de Lacan, c’est-à-dire l’insistance qu’il met à chaque fois pour revenir à ces questions là, même s’il paraissait pas une chose comme ça, effectivement classique, comme la cure ou remettre en question les concepts freudiens, donc, très vite dans tous ses séminaires, à tous les moments on voit réapparaître cette question des mathématiques".

(1.06.2005)

Comment a débuté votre intérêt pour la mathématique et puis pour Lacan?

Bien là, il faut faire référence aux vicissitudes d’une histoire, personnelle bien entendu, qui se sont déroulées dans la vie scolaire, tout simplement, parce que j’ai eu la chance de rencontrer un professeur de mathématiques, je ne dirais pas qu’il était excellent, j’ignore quelle était la qualité de ses prestations, cela a peu d’importance, en tout cas j’ai simplement noué avec lui une relation de nature transférentielle, disons les choses comme ça. C’est quelqu’un qui reste encore pour moi une référence, peut-être parce que j’étais touché par son désir même de faire des mathématiques. C’est souvent comme ça que les choses se passent.

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Gianni Ottaviani, 1995

J’ai commencé à m’intéresser à l’histoire des mathématiques, alors que pourtant j’avais entrepris des études de psychologie classiques, préparé peut-être par un baccalauréat en mathématique et sciences de la nature.
Mais il existe des éléments plus anciens pouvant rendre compte de mon goût pour la logique et les mathématiques, découverts progressivement au cours de l’analyse : une certaine idée de la géométrie de la chambre dans laquelle je me trouvais étant enfant. Il se trouve effectivement que mes premiers repères étaient extrêmement géométriques. Les positions du lit, des fenêtres, de la table, se sont trouvées articulées à l’organisation de signifiants fondamentaux. Disons qu’un certain nombre de « repérants » spatiaux se sont trouvés liés à des signifiants fondateurs.
Plus récemment, je dois aussi confesser mon intérêt pour les questions d’informatique, la programmation informatique, les programmes de calcul, notamment astronomiques ou touchant à la théorie des nombres. Repérer la position d’astres, des planètes, c’est mettre en évidence des points dans l’espace. Je crois qu’il y a aussi chez Lacan cette démarche de repérer dans l’espace psychique des lieux où se tiennent les signifiants fondamentaux du sujet.

Et l’approche au travail de Lacan avec les mathématiques ?

Cela s’est révélé au cours de mes lectures des séminaires successifs de Lacan. Je me demande encore aujourd’hui si ce n’est pas le propre rapport de Lacan aux mathématiques qui m’a donné envie d’approfondir l’abord lacanien de la psychanalyse.
Je me suis bien entendu passionné pour les questions de relation spéculaire et imaginaire qu’il a commencé à développer dans les premiers temps de son enseignement, dans ses premiers séminaires 53-54. J’ai commencé logiquement par lire ceux là. Et donc, j’étais très intéressé par le schéma dit du « bouquet renversé », que l’on trouve dans le Séminaire I : il s’agit d’un petit montage optique faisant intervenir un miroir concave. Le schéma met en évidence l’importance du lieu du regard (de la source en optique) pour que puisse se repérer l’apparence de la complétude d’un objet (ici, un vase et un bouquet de fleurs, disjoints dans la réalité). Nous sommes déjà là au delà de la métaphore : ce schéma rend compte de la position du sujet, de l’Autre , du positionnement de l’objet. Tout cela me paraissait très intéressant.
Puis Lacan introduit à proprement parler le Symbolique, en s’appuyant sur la linguistique saussurienne et l’anthropologie structuraliste de Lévi-Strauss. Très vite, il introduit l’idée de topologie pour rendre compte de l’agencement de ce qu’il appelle « chaînes signifiantes ».
Le Séminaire VII insiste justement sur les phénomènes de gravité qui s’appliquent à la chaîne signifiante autour- pour utiliser une métaphore astronomique - d’un point inatteignable, central, qui ne sera jamais atteint, un point d’un autre ordre, qui n’est pas dans le même registre. Ce point, que Lacan nomme la Chose, traduisant en cela le Das Ding freudien, n’est pas dans le même registre que le registre signifiant et symbolique. On est dans le registre du Réel. Il nous amène là un domaine qu’on ne peut pas traverser comme ça. C’est quelque chose d’un autre niveau.

L’intérêt pour les mathématiques et pour Lacan, c’est l’intérêt pour Lacan, dans le sens du Lacan intéressé par les mathématiques.

C’est vrai que, effectivement, le désir de Lacan pour les mathématiques m’a toujours frappé. J’ai parcouru toute son œuvre, et repéré l’insistance qu’il met à chaque fois pour revenir à ces questions-là. Même quand il parle de la cure ou qu’il s’attache à un commentaire des concepts freudiens, on voit très vite dans tous ses séminaires réapparaître cette question des mathématiques. Quelque fois ça surprend, on ne s’y attend pas d’ailleurs. Après l’évocation d’un concept classique de la psychanalyse apparaît une généralisation, par exemple, ou un point de détail qui concerne les mathématiques.

Effectivement, Lacan avait ce désir là. Plus tard, Jacques-Alain Miller dira que Lacan avait un rêve de ce côté là; et je crois que le rêve de Lacan c’était peut-être que, justement, on puisse trouver un point d’arrêt au discours infini de l’analysant, à la fuite éperdue du sens. Tant qu’on reste, effectivement, au niveau du symbolique et de l’imaginaire, c’est à dire celui du sens, on ne trouve pas de butée, le sens cours toujours jusqu’à l’infini. Il avait l’idée d’un point d’arrêt à la cure. Je crois que Lacan a trouvé, en cherchant dans les mathématiques, quelque chose qui puisse donner butée, enfin. Il a trouvé du côté de la Lettre ce qui pouvait arrêter le défilé infini du signifiant.

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Gianni Ottaviani, 1974

Pouvez vous dire quelle est la parabole de votre recherche dans vos deux livres, Lacan géomètre et Nodologie lacanienne?

Avec Lacan géomètre, il s’agit d’une convergence de trajectoires entre le développement des mathématiques au cours de l’histoire et le développement des concepts dans l’enseignement de Lacan. On peut s’en étonner, mais je m’explique. Il y a d’abord chez Lacan la découverte de l’imaginaire, qui met en évidence les effets spéculaires, notamment, la formation du Moi, le sujet anticipant dans l’image spéculaire ce qui le complète comme unité. Ensuite, il y a la découverte du symbolique chez Lacan. Il montre quel l’être humain n’est pas uniquement pris dans l’imaginaire comme l’est l’animal, par exemple. L’homme est dépendent de chaînes symboliques qui le déterminent, et pas seulement à la naissance, mais bien avant celle-ci.

Ensuite, progressivement dans son enseignement, vient la question du réel, celle de sa place. Qu’est ce que le réel? C’est l’ impossible, nous dit-il. Impossible à imaginairiser, impossible à symboliser. Le réel est ce qui revient toujours à la même place. C’est un peu comme ça qu’il le définit dans un premier temps.
Ce réel fuit toujours, quelque soit ce qu’on entend en faire.

Or, si on suit l’histoire des mathématiques, on ne peut qu’être frappé par l’identité de trajectoire. On a dans un premier temps quelque chose qui se trouve relié à l’imaginaire : la géométrie grecque, euclidienne ou pré euclidienne dans certains éléments. Puis vient un intérêt particularisé pour les nombres. Cela vient beaucoup plus tard, et émerge de la culture arabe. Les indiens, entre temps, inventent le zéro.

On voit apparaître l’algèbre chez les arabes, soit une certaine façon de faire de la grammaire avec les nombres. Mais le maniement de l’algèbre, c’est aussi un enseignement sur les modes métaphoriques et métonymique de calculer à partir des nombres. Il y a là un rapport à faire avec le langage, qui bien sûr est marqué par des métaphores et de métonymies. L’important est que l’algorithme soit référé, chez Al Kowaritzmi, à la notion d’inconnue. Quelque chose nous porte vers un sens à découvrir.
Bien sûr, encore aujourd’hui, nous avons du mal à définir ce qu’est un nombre. Comment se fait-il que le langage véhicule des nombres, se demande Lacan ?

Peut-être qu’on n’a presque pas réussi à lire Pythagore. Qu’est ce que le nombre pour Pythagore?

Peut-être qu’on est encore là, oui. On a pas dépassé ça.

Lacan aussi laisse ouverte cette question du nombre. Il pose des questions aux nombres entiers...

Il dit que les premiers nombres, quand on les tient sur les doigts de la main, ça va encore, c’est pris dans le symbolique, on arrive très bien à les maîtriser. Mais dès qu’on poursuit leur énumération, même s’agissant de nombres entiers, on est très vite renvoyés à un autre ordre. Le symbolique n’a pas de prise sur ce monde là.
Les mathématiques vont justement découvrir au cours des temps qu’il existe des points de butée sur lesquels nous n’avons pas de prise.
Il y a un certains nombre d’algorithmes qui rendent compte des choses, mais pour d’autres, ça défaille. D’où le théorème de Gödel, qui montre qu’on ne peut pas à la fois montrer la vérité de quelque chose et le prouver en même temps. Il y a une différence entre la vérité et la prouvabilité dans le champ de l’arithmétique.
Ça c’est une découverte pour moi fantastique, c’est vraiment merveilleux. Ça casse finalement l’idée de la toute-puissance de la science en tant qu’elle est régie par une croyance en un symbolique fiable et définitif, par un Autre non barré, dirait-on en termes lacaniens.
Donc, effectivement, l’Autre est barré, l’Autre de la science est barré, l’Autre ne peut pas répondre de tout, on peut pas avoir prise sur le réel, totalement. Il y aura toujours un manque. On est pas tout. La science n’est « pas-toute » (référence au dernier enseignement de Lacan).

Donc, c’était de cette convergence entre deux mondes apparemment disjoints que je suis parti.

Vous dites "Lacan géomètre" dans le sens des savants mathématiciens, de ceux qui se confrontent avec la mathématique. Mais il y a aussi un côté d’exécution dans la géométrie, comme si Euclide portait à exécution le paradigme d’Aristote, en forgeant une ligne qui à l’infini est un cercle.
N’aurait-il pas déjà tout dans les prémisses logiques de la géométrie ?
La question de Lacan "comment surgit un nouveau bout de réel", qui échapperait au bouclage de la boucle, et que vous aussi posez dans vos livres, ne soutient pas un rêve impossible?
Comment surgirait-il un signifiant nouveau, s’ils sont déjà tous enchaînés et représentant un sujet pour un autre signifiant?
Ça ne relèverait pas du fantasme et ce n’est pas ça qui va à s’articuler et à se dissiper comme représentation du symptôme dans une analyse?

Pour Lacan, ce qui n’est pas pris en compte par le symbolique revient dans le réel. C’est ça qui est forclos. S’il y a refoulement par contre, ça tombe dans l’inconscient comme tel, et ça ne demande qu’à réapparaître sous une forme déguisée et symbolique. Donc, il parle bien du cas de la psychose. On est pas dans les névroses.

Donc, ce qui n’est pas symbolisé, on pourrait dire que...

C’est ce qui n’entre pas dans la dynamique de la métaphore paternelle. Lacan le met en rapport avec la forclusion du Nom-du-père. Il y a des hommes qui ne peuvent pas être appelés au symbolique, par un défaut, une carence du signifiant du Nom-du-père, et donc à se moment là, des éléments qui ne vont pas à être symbolisés vont réapparaître de façon hallucinatoire, par exemple dans le délire, dans les psychoses, dans le réel. On a l’impression que, pour ces sujets, ça revient du réel.
D’où l’invention de son concept de forclusion, qui nous fait sortir du cas du refoulement, qui est typiquement celui de la névrose. Là effectivement, le refoulement plonge des éléments symboliques dans l’inconscient, ceux-ci sont soumis aux processus primaires, et le matériel refoulé tente de se faire traduire dans le préconscient, dans le conscient via le symptôme ou l’acte manqué.
Ce mécanisme de la forclusion que Lacan décrit, Freud avait commencé à le soupçonner, mais il ne l’avait pas formalisé.
Pour répondre à votre question sur la possibilité de trouver un signifiant nouveau, rappelons que c’était là un vœu de Lacan. Cependant, cela se heurte à l’idée même de structure des signifiants. Je donne une métaphore de cette structure avec le petit jeu du Taquin, dans lequel une seule case vide autorise le déplacement de toutes les autres cases. La case vide ne renvoie à aucun sens, à la différence des autres, elle existe d’avoir une fonction particulière, qui permet qu’un certain jeu existe entre les signifiants. Disons que le Nom-du-père, c’est un peu cette case vide sans laquelle le jeu est pris en masse et s’arrête de lui même. L’adjonction d’un signifiant supplémentaire ne changerait rien, selon moi, à la dynamique du jeu.

Ça ne revient presque pas à une théorie de la prédestination?
Peut-être que tout le travail que vous êtes en train de faire c’est pour donner la chance qu’il y ait quelque chose qui puisse ne prédestiner pas ce retour dans ce réel, qui n’est pas conceptualisable.
Ce n’est pas cette topologie qui devrait trouver ce "mécanisme" tel que il pourrait y avoir l’émergence d’un signifiant nouveau ?
Parce qu’il semble que s’il n’y a pas de signifiant nouveau, il n’y aurait pas non plus de transformation dans le réel...
Enfin, s’il n’y a pas ça, apparemment, tous sont condamné à tourner en rond autour de ce problème là et du commencement. Si du commencement, on n’a pas inscrit le nom-du-père dans la structure...

Absolument. C’est ce que je pense. Tout à fait. Ça ne veut pas dire qu’on aménage pas les choses après, le psychotique arrive, fort heureusement, à aménager les choses, et avoir son apport social comme n’importe quel névrosé. Quelquefois, les névrosés vont beaucoup plus mal que les psychotiques. Ça arrive. Tout dépend du type d’aménagement qui est opéré. Et ça, ça nous emmènera, plus loin peut-être, à la question du quatrième rond du nœud borroméen. C’est là que ça se résoud.
Rappelons rapidement que le quatrième rond, celui du symptôme, que dans un premier temps Lacan repère justement comme étant le Nom-du-père, est celui qui permet aux trois autres ronds de tenir ensemble, les trois autres ronds étant disjoints.

Mais les trois ronds ne tenaient pas ensemble, justement, dans la structure du nœud borroméen?

Ça peut justement être un problème que les trois tiennent. C’est ça la question. Peut-être que ce n’est pas la santé mentale que d’avoir un nœud borroméen qui tient comme ça. On pourrait se poser la question de savoir si ça ce n’est pas la perversion? C’est une question. Mais, en général, chez les névrosés en tout cas, ça ne tient pas, et il faut justement un quatrième rond pour tenir toute la structure : le Nom-du-père, avec la référence qu’il introduit au phallus, corrélé à l’émergence du symptôme.
Mais dans la psychose, maintenant, qu’est ce qui se passe? Le quatrième rond, ça ne va pas être le Nom-du-père dans la mesure où celui-ci est forclos, ça va à être un aménagement pour faire tenir le plus possible ensemble, rafistoler, tricoter, les trois instances qui partent à vau-l’eau, qui s’écartent. Ce sera une suppléance, mais qui restera toujours fragile. La destruction de cette suppléance entraîne la décompensation psychotique.
Donc, finalement, entre les névroses et les psychoses il n’y a pas un écart plus grand que ça du point de vue de la structure. Et Lacan dit d’ailleurs que la vraie structure c’est la structure psychotique. A la limite, la structure névrotique est un aménagement secondaire.

De plus, Lacan a toute une théorie que je me propose d’appeler « la théorie de la faute », qui montre qu’une faute, deux fautes ou trois fautes sur le nœud borroméen ont des effets tout à fait différents sur la structure même. C’est tout à fait intéressant de voir qu’une seule faute peut amener le nouage de deux ronds, et le décrochage du troisième. Or, dans certaines psychoses, notamment la psychose schizophrénique, on a un rond, effectivement, souvent le rond imaginaire, à référer au corps imaginaire, qui se tient à l’écart des deux autres. Et tout l’effort du délire, le délire psychotique, y compris dans la schizophrénie, serait de ramener, de tricoter ces ronds qui sont là, pour essayer de les assembler et de faire en sorte que cela tienne à nouveau. Ce n’est pas là métaphore. Pour Lacan, la topologie, c’est la structure.

Où se trouve le "faire" dans l’œuvre de Lacan?
Pour Lacan, il n’y a pas le « faire » et c’est ça qui condamne le sujet à un certain ordre rotatoire.
Je m’approche à la question du pragme avec celle du temps.
Dans la pratique, ce n’est pas la même question si quelqu’un suit le pas du temps ou le pas généralisé de la foule. Les choses se font, et en faisant selon leur rythme, la représentation du symptôme peut s’articuler et se dissiper. Mais, en ôtant le pas du temps, la représentation du symptôme va à constituer l’itinéraire en cercle.
Chaque fois, il y a quelque chose à faire selon l’occurrence. Et si le faire est évité, s’instaure un certain ordre rotatoire, différent dans chaque cas.
La logique sans le pragme fonde la circularité de l’être et de son sujet. Et seulement sans le pragme, ce qui n’est pas symbolisé reviendra toujours au sujet comme représentation du symptôme....

Pour ce qui concerne le faire, c’est la question de l’acte. Ce qu’on appelle un acte véritable (il y a un séminaire de Lacan là dessus) de la part de l’analyste pendant une cure, ce sont les moments où il produit une coupure. Cela peut être une intervention qu’il peut faire pendant une séance ou pour clore une séance, ou encore lors de scansions ou d’interprétations à partir d’équivoques portant sur des signifiants... Ça c’est un acte. L’analyste met quelque chose de lui, il mouille sa chemise, on pourrait dire ça, et il produit quelque chose qui n’est pas seulement de l’ordre du symbolique, mais de l’ordre d’un engagement d’analyste.
C’est pas du sens. Chez Freud, on avait une idée quand même que tout pouvait se comprendre par le sens, l’herméneutique, on pouvait décoder du sens de plus en plus profond, jusqu’à buter sur le sens sexuel. Et à la limite, qu’est-ce qui vient pour lui arrêter le défilé? Le complexe de castration chez l’homme et l’envie de pénis chez la femme... C’est ça, la butée freudienne.

Je crois que Lacan va au delà de ça. Il va jusqu’à la découverte de l’objet a, l’objet cause du désir, qui a quelque chose d’antérieur à tout cela.
L’acte du côté analytique, c’est en tout cas cela, c’est un acte de coupure, et il montre de quelle façon, sur des surfaces topologiques comme des bandes de Mœbius, la réalisation de certaines coupures donne soit une autre bande de Mœbius, soit une bande bilatère avec deux faces, soit encore de véritables nouages de bandes diversement torsadées.
Donc la position de coupure peut se représenter, trouve même un support approprié dans la découpe d’une surface topologique.

Le faire s’est aussi l’engagement d’un sujet. Il y a des sujets qui effectivement ne vont pas s’engager, ils vont vouloir rester là où ils sont. Très souvent, c’est corrélé à une souffrance, mais il y a aussi une forme de jouissance dans leur symptôme, à laquelle ils ne souhaitent pas renoncer. Donc, pour ces sujets là, ça peut rester comme ça longtemps, même s’ils font une demande d’analyse, ils peuvent tourner longtemps en rond comme cela, et les choses ne bougent pas. Faute d’engagement.
Il y a par contre des sujets plus engagés, pourrait-on dire, qui ont cette envie (est-ce que c’est une envie?), ce désir, d’aller se confronter plus près à ce qui les angoisse, davantage à ce qui cause leur désir. Et cela peut, peut-être, les amener dans le processus de la cure jusqu’à la fameuse traversé du désir dont parle Lacan, qui équivaut à une traversée du fantasme, et à l’instauration d’ un autre rapport aux objets qui gouvernent notre désir. Jusqu’au désir ou non de devenir analyste. C’est pas une obligation, c’est une possibilité.
Pour le faire, je crois que c’est une question d’acte, d’engagement, effectivement, qui n’est pas du tout quelque chose qui relève du symbolique, là aussi c’est du réel. C’est quelque chose qui reste plutôt réel, au delà du symbolique.

Il y a un programme qui fonctionne en général chez les gens, c’est le programme fantasmatique, qui n’est pas un programme conscient du tout. C’est le fantasme, qui nous gouverne. Généralement, on ne le connaît pas (à l’exception du pervers). On le maîtrise toujours plus au moins bien. Cependant il est là. C’est une sorte d’automatisme qu’on a contribué à façonner nous même, qui nous permet d’ailleurs d’imaginariser un petit peu la Chose, disons de la mettre à distance au sein d’un scénario. Dès que c’est en place, ça fonctionne tout seul : c’est un peu machinique. Mais si la dimension imaginaire est prévalente dans le fantasme (le scopique est essentiel), il convient de ne pas oublier qu’il y a aussi une grammaire du fantasme, un montage signifiant dans le même temps (le fantasme « un enfant est battu » mis en évidence par Freud est là dessus très instructif).

Est-ce qu’il peut y avoir des programmes de vie qui ne sont pas fantasmatiques? Un programme intellectuel?

Non, c’est la conséquence d’un fantasme. Un programme intellectuel, je le vois plus comme une conséquence d’un fantasme. Et non pas antérieur. Il y a un montage signifiant.

Mais s’il est fantasmatique, n’est-il pas condamné à tourner en rond?

Alors, effectivement, à produire un petit peu la même chose. A ceci près cependant que, dans le fantasme, les objets peuvent métonymiquement s’interchanger.

Vous dites qu’il reste fantasmatique.

Oui, donc, inconscient pour la plupart. Sauf s’il est pervers. Chez le pervers, le fantasme est conscient. Le pervers met en scène le scénario pervers, toujours de la même manière d’ailleurs, et là il le maîtrise. Il essaye d’ailleurs de toujours mieux le maîtriser, et de mieux maîtriser le partenaire qui entre dans les jeux pervers.

Y a-t-il un contre-pas cette démarche perverse? Ça marche très bien?

Ça marche, mais il faut le mettre en route. Quelquefois, le pervers ne trouve plus de partenaire et il déprime, ce qui l’amène en analyse d’ailleurs. Ils vont en analyse non pas pour traiter leur propres perversions, parce qu’elle leur conviennent très bien, mais ils peuvent déprimer quand ils n’arrivent plus à mettre en oeuvre leurs scénarios.

Revenons à la Nodologie lacanienne.

Alors, cela a été l’occasion de reprendre le tout dernier enseignement de Lacan, à partir des années 73, 74, une partie d’enseignement qui était - en France - inédite. Enfin, le premier séminaire relevant de cette période (Le sinthome) vient d’être publié en mars dernier, au Seuil.

Evidemment, les chercheurs les ont tous ces séminaires.

Oui, c’est vrai. Ça circulait sous le manteau. Les chercheurs, effectivement, oui.
Il est vrai qu’il y avait quelques écrits sur cette partie pourtant non négligeable de l’enseignement de Lacan, sept ou huit ans, jusqu’à la fin de sa vie. On a l’impression quand même que c’était quelque chose qui était un petit peu critiqué, enfin, comme si cela n’avait pas autant de pertinence que ce que Lacan avait pu apporter préalablement. On a mis ça sur le compte de son âge qui avançait, de sa maladie neurologique, on a pensé qu’il n’avait plus les moyens langagiers de s’exprimer, et qu’il s’était réfugié dans la monstration, comme il disait, des objets topologiques, au tableau, en tournant le dos au public, etc. Bon, il y avait ça. Pourtant, quand on prend le temps de voir quel était le sens de sa recherche, on est tout à fait frappé, étonné de la pertinence et de la continuité que ces nouvelles approches représentent par rapport à ses recherches précédentes.
La pertinence de la topologie des noeuds pour la psychanalyse apparaît véritablement. Du reste, avec l’introduction de la topologie dès son séminaire sur l’identification (1961), il rompt finalement avec une représentation de la pensé et du monde, du monde qui jusque là était pensé sur le mode euclidien. Notamment, c’est le mode de la sphère qui était prévalent. Tout était pensé sur le mode de la sphère, intellectuellement. On faisait le tour de la sphère, etcetera.
Or, avec l’introduction de la bande de Mœbius, de l’asphère, on subvertit le bel ordonnancement euclidien et l’opposition traditionnelle entre le dedans et le dehors. C’était pourtant des questions que les mathématiques connaissaient depuis le milieu du dix-neuvième siècle, depuis Leibniz notamment, mais cela représente un tour de force que de reprendre les espaces topologiques comme support du fonctionnement de la pensée humaine. Ça c’est un saut épistémologique, à mon avis, considérable, merveilleux. C’est Lacan qui a fait ça.
C’est un saut philosophique - on peut dire ça - pour la conception de l’homme, on sort de la représentation traditionnelle.

Il n’était pas philosophe Lacan.

Il est vrai qu’il a pu dire que la philosophie était morte après lui.
Il a fait des critiques. Cela dit, il n’a cessé de citer les grands philosophes tout au long de ses séminaires : Platon, Aristote, Spinoza, Hegel et Heidegger pour les principaux. Ce sont des apports essentiels à sa théorie. Retenons notamment le dernier emprunt qu’il fait à Heidegger, avec la notion d’ek-sistence, qui renvoie à un au-delà du discours, à ce qui est d’un autre ordre.

Donc, la nodologie (je rappelle que ce signifiant est personnel et n’a jamais été utilisé par Lacan), oui, ça m’a intéressé, ça m’a intéressé aussi d’un point de vu mathématique, aussi, il faut bien le dire. Et donc là, il y a des lectures assez édifiantes, notamment celle de Sossinsky, qui dit que malgré cent cinquante ans de recherches intensives, les classifications des nœuds n’ont toujours pas abouti.
Ça c’est toujours plaisant à entendre, là encore un secteur de la science qui défaille. Là le symbolique échoue.

Le travail de Sossinsky revient-il presque à dire que le nœud n’est pas représentable?

Non symbolisable. Imaginairisable, peut-être, mais pas symbolisable en tous cas. Pour l’instant.

C’est un paradoxe presque quotidien pour la topologie.

Tout à fait. Sachant qu’en plus, pour le cas des tresses, le problème est différent. C’est plus facile, et là on a aujourd’hui des algorithmes, des invariants topologiques pour le cas des tresses. Mais ce n’est pas le cas pour le cas des nœuds fermés: dès l’instant où l’on ferme sur lui-même un brin de ficelle, là ça change. On a plus les moyens. On achoppe à trouver un invariant pour différencier les nœuds.
Beaucoup des mathématiciens ont essayé au cours du temps de trouver la bonne façon, la bonne équation pour enfin caractériser, être sûr de quelque chose, sauf qu’il y a toujours, malheureusement, un cas de figure où on va trouver une même équation qui va correspondre à deux nœuds différents.
C’est ce qui désespère Sossinsky, d’ailleurs, qui laisse presque entendre qu’on ne va pas y arriver.
Par contre, il faut souligner que Lacan ne parle pas du tout des nœuds en termes algébriques. Il fait très peu de références à la classification des nœuds comme groupes, pas du tout ; c’est le dessin du nœud, le tracé du nœud, la mise à plat, qui l’intéresse. On passe de trois dimensions à deux dimensions, et dans cette opération d’écrasement, il y a des intersections, des trilobes, des zones trilobées, qui délimitent des zones dans lesquelles il localise les jouissances. Ils localisent trois jouissances fondamentales: la jouissance phallique, la jouissance de l’Autre et puis la jouissance du sens (Jouis-sens).

Dans Nodologie lacanienne, j’essaie de proposer une petite théorie, quand même - il n’y a pas de honte à essayer quelque chose. Donc, je propose une manière de caractériser les nœuds, avec certes pas mal d’inconnues, mais un système qui marche et qui permet notamment de conjoindre l’approche géométrique avec la construction des nœuds premiers, c’est-à-dire les nœuds qu’on ne peut pas décomposer en nœuds plus simples.
Je me réfère à la théorie des graphes planaires, bien mise en évidence par Christian Mercat pour le cas des enluminures celtes, dans laquelle les arrêtes ne se recoupent pas elles-mêmes. Ils y a des arrêtes, des points, des sommets, voilà, et c’est tout. Et donc un carré avec quatre sommets, quatre arrêtes, à partir de là, par un petit artifice d’écriture très simple, on arrive à trouver, à définir un nœud spécifique, composé en l’occurence de deux brins qui sont enlacés, en quelque sorte. Il s’agit de la chaîne dite de Hopf, que Lacan reprend comme étant le nœud du fantasme. Donc, à partir de la caractérisation d’un simple carré, on peut écrire (et dans Nodologie lacanienne, je donne la méthode) un nœud à deux ronds enlacés, et il y a correspondance unique entre ce carré et ce noeud.
Prenons maintenant le cas du triangle : trois arrêtes, trois sommets. La méthode permet de réaliser rapidement le nœud de trèfle. Donc, avec les séries géométriques classiques(en fonctiondunombre d’arêtes et de sommets), il est tout à fait possible de réaliser des nœuds de plus en plus complexes.
Il est ensuite facile d’écrire ça, et de trouver une équation qui correspond à chaque réalisation nodale. Est-ce là un invariant ? Je laisse aux mathématiciens le soin de la dire.
Mais cela n’exemplifie rien de ce que Lacan veut dire. Lacan ne s’intéresse pas à ces petites choses, Lacan s’intéresse aux nœuds en tant qu’ils sont le support du symbolique, de l’imaginaire, du réel et du symptôme.
C’est aussi ce qui m’intéresse. Et j’essaie de repérer les différents cas qui peuvent se produire à partir de cas de rupture de ronds. La ficelle se casse, alors dans ce cas-là, on peut se poser la question : est-ce qu’il peut y avoir raboutage, épissure, pour que cela tienne à nouveau ? On peut s’intéresser aux cas de coupures qu’on peut faire sur les nœuds, y compris des nœuds à l’intérieur de tores. Lacan met par exemple une chaîne borroméenne à l’intérieur d’un tore, et il se demande ce qui se passe si on retourne le tore sur lui-même, si on retourne un des ronds du borroméen... Ça va extrêmement loin dans la recherche.

Mais la question est: qui coupe? qui raboute?
Lacan introduit trois cercles, et plus que les cercles il introduit le trois. Ça n’échappe pas à Lacan que le trois pose la question même de la Trinité. Avec ces trois cercles, Lacan n’est pas philosophe.

Lacan se réfère au cercle, il en parle énormément, mais il lui donne de l’épaisseur avec la figure du tore.
C’est consistant, et il réfère ça à l’imaginaire. Il précise qu’ au centre, il y a des trous, il y a forcement des trous, et il dit qu’ à l’extérieur, se situe l’ek-sistence, le milieu dans lequel ça baigne : c’est le milieu du réel dans lequel ça baigne. Et le trou, c’est le trou du symbolique. Donc, on retrouverait dans un seul rond - à condition de luidonner un petit peut d’épaisseur - tous les éléments du nœud borroméen. Oui, le cercle on le retrouverait, en ce sens.

La tripartition du réel, du symbolique et de l’imaginaire, il l’a fait dès 1953, et il précise qu’il a longtemps cherché un support pour essayer de représenter ça, de faire tenir ça ensemble. Et c’est donc fortuitement, en 1973, lors d’une rencontre avec Valérie Marchand, qui est une jeune mathématicienne, fille d’un analyste assez proche de Lacan.

Je n’ai pas ces termes historiques, pouvez vous en dire plus?

Lacan travaillait très souvent les mathématiques avec Guilbaud, un mathématicien de ses amis, et ce jours-là, il n’avait pu se rendre à son cours. Par hasard, il est donc tombé sur les notes de cours prises par Valérie Marchand.
Le cours de Guilbaud de ce jour-là portait justement sur les propriétés du borroméen, et Lacan s’est dit tout de suite: « voilà, c’est ça ! », « ça me va comme une bague au doigt », parce qu’il cherchait depuis longtemps un support topologique à sa tripartition. Et donc, à partir de là, dès 1973 , commence son aventure avec le nœud borroméen, sur la planète Borromée, comme on l’a dit.

Et comment se croise son itinéraire avec ces de Soury, Thomé...?

Je ne sait pas comment il les a rencontrés. Soury a fait une analyse, pas avec Lacan. Thomé, lui, a toujours dit qu’il ne comprenait pas ce que Lacan exigeait de lui. Il l’a dit à plusieurs reprises: il ne savait pas où Lacan voulait l’amener. Il apportait de choses [topologiques], mais il ne savait pas en quoi la psychanalyse était concernée par ça.

Est-ce que vous avez écrit sur l’œuvre de Soury?

Ça reste à faire. C’est un travaille qui est à faire.

Oui, les amis de Soury on publié ses textes en trois volumes, mais un travail de restitution de sa leçon topologique et intellectuelle ne me semble pas faite jusqu’à ces jours.

C’était quelqu’un de génial. Tous ceux qui ont eu la chance d’assister à ses cours, ont témoigné d’ une puissance intellectuelle extraordinaire, une inventivité mathématique inouïe... Soury a pourtant décidé de mettre fin à ses jours. Il a choisi une mort symbolique, à la liaison entre trois chemins qui pourraient faire penser au nœud borroméen, de manière très précise. Il a mis fin à ses jours, il s’est empoisonné, je crois, en se positionnant dans un endroit bien précis, aux trois horizons, quelque chose comme ça.

Je reformule ma question, qui n’est pas une objection. Je suis qu’en train de conduire une recherche.
Peut-il y avoir des prémisses topologiques telles que sans l’expérience de qui se trouve engagé dans une analyse, on puisse avoir « avan » en termes théoriques la vérité de ce bout de réel qui est supposé revenir toujours à sa place?
Il me semble qu’il n’y a pas ce savoir, d’où ma recherche.

Effectivement. C’est ça. C’est la question de la place du réel en mathématique et la place du réel en psychanalyse. Est-ce que c’est du même réel dont on parle?
Alors, Jacques-Alain Miller, justement, dans un article qui s’appelle précisément "Un rêve de Lacan", dans le livre « Le réel en mathématiques » (Éditions Agalma), développe sa petite idée : il pense que le réel des mathématiques ek-siste au discours mathématique. S’il n’y avait pas une avancée mathématique, au sens constructiviste, il n’y aurait pas de réel mathématique. La position de Jacques-Alain Miller n’est pas du tout platonicienne. Il ne pense pas, par exemple, que le matériel mathématique existe déjà. Il ne pense pas que la suite des nombres premiers, par exemple, est là depuis toujours et attendait d’être découverte, comme le pense par exemple Alain Connes, le mathématiciens français qui a développé son point de vue dans le célèbre ouvrage écrit avec JP Changeux « matière à pensée ». Connes y développe l’idée que la suite des nombres premiers, c’est du concret, c’est là depuis toujours, et on va la découvrir progressivement.

Il y aurait le réel et nous progressivement on l’approche...

Voilà. C’est le sens platonicien des choses. Le point gamma, à la limite... on s’approche sans jamais l’atteindre vraiment. Mais on ne trouve pas ça chez Jacques-Alain Miller, on ne trouverait pas ça non plus chez René Lavendhomme, ce mathématicien analyste belge qui nous a quitté il y a peu. Ils pensent en termes constructiviste: que ces sont les hommes qui produisent un discours nouveau mathématique, une nouvelle combinatoire de signifiants, quelque chose d’original, d’inédit, et que ça a des effets, ça produit un réel mathématique.
Seulement , ensuite, on pense que ce réel là existait avant. Après-coup, on imagine qu’il était déjà là avant, alors qu’ on le produirait simplement.

Il était déjà là comme pour Kronecker, qui pensait que Dieu avait inventé les nombres entiers et que les hommes ont à faire le reste...

Ces sont deux conceptions différentes. Moi, je ne sais pas trop. J’avoue que je n’avancerais pas sur cette question là parce que je suis partagé. Je ne sais pas.

C’est quoi le réel pour vous? Le réel dans la vie?

Pour moi, c’est vraiment le point qu’on ne peut pas connaître, qui nous amène à toutes les impasses logiques, qui résiste à tout, sur lequel on bute. On se casse la tête dessus. On ne peut pas le comprendre, sauf le cerner. C’est comme ça que je vois les choses.

Et pourquoi la topologie pour le cerner?

Parce que je pense que la topologie, c’est la réelisation du symbolique et de l’imaginaire. La topologie, c’est la structure, et la structure, c’est pour moi du réel.

Mais ce rêve a été porté au paradoxe ou à l’ironie par Gödel, qui soutient que sur les bases du logos , un homme lancé dans le futur revient du passé juste en temps pour tuer son père avant d’être généré.

Pas impossible, d’ailleurs.

Pourquoi tenir ce rêve comme véritable? C’est presque la pierre d’achoppement de la topologie ce rêve.

Pourquoi? Parce que la topologie c’est, peut-être, la meilleure approche que les mathématiques aient imaginée, aient inventée pour s’approcher du réel.
Rappelons que les mathématiques butent sur le réel du chiffre, on le voit dans l’histoire des mathématiques, déjà on bute sur la longueur de la diagonale du carré, justement, racine de deux, ce n’est pas un nombre entier. On bute sur quelque chose. Bon, les mathématiques vont essayer de contourner le problème en inventant les nombres réels progressivement, jusqu’à Cantor, jusqu’au transfini. Bon, à chaque fois qu’il y a une butée logique quelque part, donc une trace de réel, les mathématiques cherchent à rebondir, à essayer d’inventer quelque chose, un nouveau domaine, qui va contourner le point d’achoppement. Cela marche un temps, jusqu’à ce qu’un nouveau point de butée apparaisse.
Je pense que la topologie permet de montrer, plus que de démontrer (là je suis d’accord avec Lacan): c’est la monstration de ces lieux d’impasse. Par exemple dans le cross-cap: il y a une ligne de faille, qui permet de rabouter en quelque sorte l’intérieur avec l’extérieur dans cette surface unilatère. Voilà une sorte de lieu impensable, un point impensable qui peut-être me fait penser à quelque chose de l’ordre du réel.
La topologie des nœuds en particulier, de même que l’impossibilité dans laquelle on se trouve de les caractériser dans une équation, touche au réel de la structure.

Sommes-nous toujours dans l’horizon de ce que Lacan a dit: il y quelque chose qui me tracasse dans le nœud borroméen et c’est en termes mathématiques que je veux le résoudre?
Le nœud borroméen, ça continue à nous tracasser? Nous n’avons pas encore démêlé cette enquête? Nous sommes dans cette enquête.

Oui, effectivement, ça continue. On en est là. On a même pris du retard. Je considère qu’il y a seulement quelque années que ces questions là se posent avec toute l’attention et le sérieux quelles requièrent.
Effectivement, Lacan nous laisse un testament, en quelque sorte. C’est l’idée de Bruno Dal-Palu, celle d’une énigme testamentaire que nous aurait légué Lacan. Le testament de Lacan, c’est la question borroméenne. Il ne l’a pas terminée, il n’a pas dit tout la dessus. Il a ouvert un champ nouveau dans le prolongement de son séminaire, et il nous laisse quelque chose à boucler, à terminer là dessus. Notamment la question du quatrième rond dont on parlait, ou encore la place du symptôme ou de la suppléance dans le cas de la psychose. Le symptôme au départ est conçu comme articulé au Nom-du-père, c’est-à-dire en fait l’Œdipe dans le sens freudien. le Nom-du-père vient tenir toute la structure, l’ensemble borroméen dans le cas de la névrose, alors que dans la psychose on n’a pas ça : l’hypothèse est qu’il y a déliaison des ronds (certains partent à la dérive alors que d’autres se prennent définitivement les uns dans les autres). Il faut une suppléance comme quatrième rond pour aider à tenir le tout.

Je travaille actuellement sur la question de ce qui favorise un certain nombre de mathématiciens en tant qu’ils ont une structure psychotique. Et justement, si l’on suppose qu’une faute a pu être opérée pour eux sur le borroméen, ce qui viendrait signer leur structure psychotique, alors on peut penser qu’ effectivement, pour certains cas, symbolique et réel peuvent être réellement joints. C’est-à-dire qu’ils font chaîne tous les deux, alors que l’imaginaire, là, lui, se trouverait lâché.
C’est ce qu’on voit effectivement pour des mathématiciens chez qui la psychose ne fait pas de doute, notamment chez Cantor, Nash, Bolyai, par exemple, des gens comme ça, sans oublier Gödel. On peut repérer chez ces sujets des troubles corporels plus ou moins importants. On sent que l’imaginaire du corps n’est plus tenu, il part de son côté, sans attaches.
Par contre, il y a une liaison très forte entre symbolique et réel, ce qui peut peut-être venir favoriser le mathématicien en tant que là, c’est directement le signifiant et la lettre qui sont au prise avec le réel. Il ne s’embarrasse plus avec l’imaginaire, en quelque sorte. Il écrit le réel tout de suite, même le roc du réel, je dirais. Peut-être que c’est là ce qui le favorise. C’est une de mes thèses. Ça expliquerait des choses, déjà, effectivement.
Mais il y a une autre hypothèse qui expliquerait la raison par laquelle, par exemple, un Cantor est favorisé dans sa découverte, c’est peut-être le rapport à la mathématique. Parce qu’il y a une jouissance considérable à faire des mathématiques. Et donc l’idée est venue à Lacan qu’il y aurait comme un sujet derrière la mathématique, mais un sujet à considérer comme une personne. Lacan dit précisément: imaginons que la mathématique soit une personne (on trouve ça en 1975). Et justement le sujet psychotique qui est en mal de représentation de lui-même, qui n’est pas représenté par un signifiant pour un autre signifiant, trouverait peut-être dans les mathématiques à s’accrocher au sujet mathématique qui a tant de prise avec le réel. Et c’est peut-être ce qui le favoriserait par rapport à d’autres savants.
Il faut savoir que d’ailleurs nous sommes gouvernés - nous dans notre représentation mathématique et physique du monde - par les découvertes qu’ont fait des mathématiciens psychotiques. Cantor, nous vivons complètement dedans. Gödel introduit une vision du monde radicalement nouvelle. De Nash, qui est mathématicien de formation, bien qu’il travaille dans le champ de l’économie, on peut dire que c’est toute l’économie mondiale qui repose maintenant sur son théorème, écrit en 1952, où il jette les bases de la théorie des jeux coopératifs, qui permet à ce moment là le fonctionnement optimal de la concurrence économique, certains dirons capitaliste, je ne sais pas...
Je pense que sa théorie de l’équilibre des jeux a introduit une nouveauté énorme, qui permet vraiment un nouveau type de jeu économique entre les entreprises, les sociétés... à tous les niveaux de la société, en fait. Il y a quelque chose qui ouvre un champ, et ça tient. C’est une équation là aussi qui en est à l’origine.

Je doute que la théorie de Nash puisse être une théorie sexuelle enfantine. Mais il faut que je le lise en détail. J’ai ce soupçon...

Alors, c’est vrai qu’on pourrait toujours penser que nous sommes gouvernés, dans nos structures sociales, y compris dans les structures économiques, et même économico-politiques, par des théories de cet ordre, qui pourraient être effectivement enfantines ou anales, ou orales...

Faites vous une élaboration autour du zéro et de l’infini, dans d’autres textes que Lacan géomètre et Nodologie lacanienne?

Le zéro, c’est le symbole même du vide, comme nous l’ont appris les indiens. A ce sujet, ce qui intéresse Lacan, c’est la génération des nombres à partir du Zéro de l’ensemble vide. Lacan suit Frege quand ce dernier postule que le Un ne contient qu’un ensemble : l’ensemble vide. Le Deux contient un ensemble réunissant deux éléments : le vide et le Un, etc...
Ces questions ont une importance pour la psychanalyse, notamment pour ce qui concerne le positionnement du sujet comme Un.

Est-ce que Lacan en parle un peu?

Tout à fait. Il y revient souvent. Le transfini, il le développe à partir de Cantor. Nathalie Charraud renvoie l’infini à la jouissance, en tant que telle, quelque chose qui n’a pas de limites. D’où la question: comment limiter la jouissance ? Cantor n’y parvient pas, il pose les lettres du transfini pour limiter la jouissance, sa propre jouissance. On sait que là aussi sa structure le favorise pour découvrir le transfini, puisqu’il invente une lettre pour tenter d’ arrêter le déferlement de jouissance qu’il connait.

Et si le transfini de Cantor n’est pas l’infini potentiel d’Aristote, pourquoi a-t-il besoin de limites?

L’infini en acte, l’infini actuel....

S’il est en acte, pourquoi aurait-il besoin de s’arrêter? C’est l’infini potentiel à avoir besoin de limites... L’infini de Cantor n’a pas besoin que quelque chose finisse.

Absolument. Mais ça a toujours tracassé. En quoi l’ensemble tient ensemble? Comment doit-il tenir ensemble? Et souvent pour clore un ensemble, il faut qu’il y ait un élément extérieur. Donc, une sorte d’ « Au-moins-Un » nous dit Lacan, situé à l’ extérieur, qui fait que l’ensemble tient ensemble.

Nathalie Charraud lit le cas de Cantor à partir de la non inscription du nom-du-père à cette place d’au-moins-un extérieur.
Moi, je dirais en plus que ce qui l’aide à déclencher sa crise, si on peut dire, c’est l’abandon d’une certaine référence à l’imaginaire, parce que, jusqu’à sa crise du1884, il faisait référence à la continuité de la droite numérique. Il avait besoin de coller à l’imaginaire, de boucher les trous de l’imaginaire jusqu’au bout. Et il y a un moment où il va abandonner ça, il va lâcher l’imaginaire et pour se référer aux nombres en tant que tels. Et là on peut repérer une corrélation avec le déclenchement de sa psychose. C’est mon avis. Mais il faut être très précis. Lire les dates...
Il va avoir à lâcher sa croyance, son rêve de pure continuité.

Dans la théorie de Cantor, l’aleph zéro n’est pas le zéro. C’est le "un". Et du "un" il cherche à en dériver le deuxième numéro cardinal transfini. Il n’en arrivera jamais. C’est l’hypothèse jamais démontrée du continu.

L’hypothèse du continu, c’est proprement l’idée cantorienne qu’il n’existe aucun espace numérique entre le dénombrable et le continu. Ce que montre Paul Cohen, en 1966, c’est qu’on ne pourra jamais le démontrer. Donc, là on est un peu comme chez Gödel, on pose quelque chose qui est de l’indécidable. On ne peut pas le prouver mathématiquement.

Comment l’analyser si ce n’est pas un rêve? Je suis en train de le dire comme un rêve ces choses là. Mais, avec toute la recherche qu’il faut.

Mais alors, qu’est-ce qu’un rêve?

Je passe à ce qui reste aussi du rêve : est-ce que vous étes en train de travailler autour d’un nouveau livre ?

En effet, je propose, en ce moment même, un nouvel ouvrage à la publication. Son titre (provisoire) est : "L’injonction à jouir dans le discours de la modernité". J’ai l’ai écrit en collaboration avec Gilles Herledan.

Cet ouvrage a pour objet une approche psychanalytique des discours qui gouvernent notre société « post-moderne », et qui affectent profondément les dimensions du désir et de l’identité chez chacun d’entre nous.
La compulsion de consommation qui caractérise universellement les circuits d’échanges des biens, du travail, du savoir, de l’art, nous parait devoir être reliée à une « pathologie de la jouissance », à entendre comme effet d’une injonction surmoïque à jouir. Nous débouchons sur un nouveau malaise dans la civilisation qui n’a aucunement le statut d’un symptôme, au sens de la psychanalyse.
On ne saurait voir là non plus le simple effet d’une « dépressivité » de notre civilisation. La nature du malaise « post-moderne » nous paraît ressortir, hélas, d’une détermination plus foncière. La psychanalyse, dans le droit fil des avancées théoriques de Lacan, nous invite à considérer qu’il s’agit d’y voir les effets du discours de la science (articulé au discours du capitalisme) sur les sujets.
Nous proposons, Gilles Herledan et moi, par le truchement de quelques exemples, de mesurer ce qui pour le « parlêtre » se déduit d’un discours où la dimension du sujet est forclose et où elle se manifeste, en retour, comme désordres, pathologies, inadaptations diverses.
Les solutions « scientifiques » qui visent leurs « traitements » (en santé mentale, en pédagogie, en politique même) s’enferment de plus en plus dans une passion de ne rien savoir du sujet, qu’il s’agisse du « client » ou de « l’intervenant ». D’où l’inflation de pratiques de plus en plus inductives des maux qu’elles prétendent traiter, la revendication pressante à l’exclusivité de leurs protocoles.
Cependant, à ce sujet en déshérence, il faut un « destin ». Destitué de son désir singulier par le discours de la science, il est identifié à ses « besoins » tout à fait anonymes, globaux. Pressé par l’intimation à la consommation des objets, le sujet se soutient de ce qu’il possède. La spirale marchande se révèle pourtant illusoire, elle a des limites. Qu’elle se ralentisse, ou qu’un objet révèle trop son potentiel de déchet, et c’est la « dépression », tant pour l’individu que pour la société.
L’inflation de consommation semble aller de pair, alors, avec la ruine de la tension démocratique au profit des énoncés de ceux qui, avec la jouissance, prétendent « savoir-y-faire ». Il est sans doute vain de dénoncer moralement leurs entreprises perverses si, par ailleurs, on se dispense d’une réflexion de fond sur ce qui donne à leur discours les condition d’un impact croissant.
La psychanalyse doit continuer - quel que soit son avenir empirique - à soutenir la question du sujet telle qu’elle se définit pour l’être parlant. Question d’éthique et non point de morale. Là où la jouissance sans bord, ni borne, se dessine comme possible, la psychanalyse continue - pour sa part - de soutenir la question du désir et de l’interdit. En ce sens, elle prend le parti du symptôme.
Il nous a cependant paru important de montrer, bien souvent à partir du « disque-ourcourant » comme s’exprimait Lacan, que le tranchant des conceptions psychanalytiques a été largement émoussé au cours des décennies. C’est la raison pour laquelle nous avons effectué la relecture d’un certain nombre de concepts du corpus freudien pour en dégager la fraîcheur et l’opérativité. Cette partie de l’ouvrage n’est pas sans visée pédagogique : elle se veut aussi une introduction accessible à la théorie de Jacques Lacan.

Alain Cochet, psychanalyste, mathématicien, expert de topologie, auteur de Lacan Géomètre et de Nodologie lacanienne.Il vit et travaille à Rennes.


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30.07.2017