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Pourquoi Althusser a affirmé de n’avoir jamais lu ni Freud ni Lacan?

L’autre Althusser et l’inexistence de son double

Giancarlo Calciolari

Althusser a fabriqué de ses propres mains son cercle d’enfermement: l’homme double, à la fois maniaque et dépressif. Mais le double n’est rien d’autre qu’une caricature du "deux".

(25.08.2001)

Apparemment Althusser a donné la clef de la lecture de son histoire et de son œuvre dans son autobiographie, L’avenir dure longtemps (Stock/Imec, 1992). Ses amis et ses ennemis appliquent la même lecture: les uns pour l’absoudre et les autres pour le condamner.

Cette vision est faite de lieux communs. Lire Althusser revient aussi à lire plus que l’ œuvre d’un philosophe, une grande partie de lieux communs de son époque. C’est-à-dire que le succès d’Althusser n’est pas celui d’une œuvre mais d’une adéquation à une idéologie majoritaire de son temps.

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Hiko Yoshitaka, "Omaggio a Piazza Armerina", 2007, bronzo a cera persa

Nous avons lu, très récemment, tous les livres publiés d’Althusser et beaucoup d’ouvrages sur sa théorie et sur son cas.

Nous allons donner ici une lecture très partielle car ces lignes sont extraites d’un brouillon de notes de trois cent pages.

Sans croire aux clés de lecture nous nous confrontons à la matérialité et à l’intégralité dans l’œuvre d’Althusser. Les moyens de notre lecture se trouvent dans les textes eux-mêmes.

Nous parlons de "l’autre" Althusser parce qu’il ne ressemble pas au portrait qu’il a brossé de lui-même ni aux portraits faits pas ses amis et par ses ennemis.

Les cas Althusser se trouve au faîte de la lecture de ses textes, sans avoir besoin de s’inventer un personnage à notre image et ressemblance, sans ajuster le personnage du fou Althusser-Mr Hyde sur le gabarit du grand philosophe Althusser-Dr Jeckill ou vice versa.

Le postulat le plus insistant est celui de la double personnalité, que l’on retrouve aussi dans l’affirmation qu’en nous il y aurait toujours un enfant pervers qui dicte sa loi.

Il n’y a pas de double personnalité ni de personnalité multiple parce qu’une personne est déjà un masque dans le carnaval de la vie et non pas le masque du sujet.

Avant Descartes il n’y avait pas de sujet, car le sujet naît avec son double, le dieu trompeur qui est donc un pauvre diable: le double de Descartes.

Cette logique est hantée par le "sosie" - de la comédie de Plaute aux romans de Dostoïevski. Louis Althusser a la même démarche. Par exemple, son Karl Marx est ce double d’Althusser et n’a rien à voir avec la lecture de l’œuvre de Marx, qui reste hors de sa portée intellectuelle.

Non seulement Althusser affirme qu’il n’a pas lu Freud et Lacan, mais Spinoza, Marx et Machiavel non plus. Il avait l’habitude de souligner beaucoup de pages des auteurs qu’il lisait, mais ceci ne signifie pas qu’il avançait dans sa lecture.

Et c’est ainsi que nous nous trouvons à l’opéra comique: si Althusser a été incapable d’entendre et de vouloir au moment de l’assassinat de sa femme, cela reviendrait à croire qu’un agent automate, hébergé en lui, aurait commis ce meurtre.

Il serait alors question d’enquêter sur le commanditaire de l’agent du crime. Le sujet affirme ne rien savoir à propos de son agent double, au point de demander aux autres, amis et lecteurs, ce qui peut bien s’être passé au moment du crime. Ainsi le sujet affirme n’avoir aucune capacité à suivre les traces de ce que son agent a fait.

L’agent serait un personnage pirandellien en quête d’auteur, mais nous n’arrivons pas à trouver trace d’auteur en Althusser.

Que ce dernier affirme être sans œuvre n’est pas paradoxal: aucun œuvre, en effet, ne peut s’écrire sans "auteur" s’il renonce à l’autorité et à la responsabilité de son œuvre.

Apparemment, la question est de savoir si le sujet est responsable ou non de son "agent", c’est-à-dire de son geste. Et la réponse devrait venir de la communauté philosophique, qui, d’ailleurs, n’a aucun intérêt à dire ce qui est vrai ou faux, mais a celui de maintenir le pouvoir et le monopole de la vérité.

Louis Althusser justifie sa vie avec la doctrine de la substitution, qui dans L’avenir dure longtemps le donne vivant à la place de son homonyme d’oncle Louis Althusser mort à la guerre.

Si cette thèse était vraie, elle serait aussi valable pour l’écriture qui serait donc une écriture de substitution: à la place de Marx, il y aurait le Marx imaginaire ou bien l’image de Marx par Althusser. Et pour se faire une image, il n’y a pas besoin de lire une œuvre.

Althusser a fabriqué de ses propres mains son cercle d’enfermement: l’homme double, à la fois maniaque et dépressif. Mais le double n’est rien d’autre qu’une caricature du "deux".

Qu’est-ce que le deux?
C’est le doute, c’est la contradiction comme ouverture des choses. Non pas le doute cartésien, mais le doute intellectuel, inconciliable, celui qui dérange les conformistes et les anti-conformistes.

Louis Althusser en mettant cet animal de fantaisie qui est l’homme double à la place de l’ouverture a toujours travaillé pour la "clôture; et l’ironie a viré à la tragédie.

Giancarlo Calciolari, direttore di "Transfinito".


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30.07.2017