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"Desiderium desideravi": Le temps du désir

Christian Pagano
(19.01.2009)

A l’approche de la grande fête juive, la Pâque, qui signifie Passage, le Christ, selon st. Luc (22,15) exprima un désir étonnant : Desiderium désidéravi : littéralement j’ai désiré le désir de manger la pâque avec vous. Ce désir ardent et conscient se réalisa après la Cène, avec sa passion et mort sur la croix: le grand Passage. On pourrait dire, à la manière de Spinoza, que c’est le désir qui crée la bonté des choses, et finalement les choses elles mêmes, dans le bien et dans le mal.

Voilà le décor planté de ce que st. Paul appelle le mystère caché depuis la fondation du monde : le Verbe, Désir incarné grâce au ’Oui’ d’une Femme, ayant permis au nouage de l’Esprit de la couvrir, enfanta l’Emmanuel (le Dieu avec nous) la Bonne nouvelle, la Nouveauté, la Naissance permanente au sens de Hannah Arendt. Point de rencontre, donc, mais aussi signe de contradiction, le désir est le seul à concilier une logique cyclique (qui tourne sur elle-même) avec une stratégie progressive, capable d’aller de l’avant, faisant tourner la roue de la vie dans des directions diverses et opposées : une spirale de l’amour mais aussi de la haine, de la vie mais aussi de la mort, avec le temps…

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Christiane Apprieux, "Au seuil entre les mots", 2008

D’antan le foisonnement des envies s’entrecroisant à plaisir, se multipliant comme dans un vortex, permettait, du moins, aux écrivains d’aller à la recherche du temps et du désir perdu. A présent, avec la multiplication et la rapidité vertigineuse des médias de communication (virtuels et réels), l’espace s’évanouit amenant le temps. La célérité et l’efficacité des techniques, robotisent l’homme tel une image tragi-comique d’un artéfact. Éliminant les temps d’attente, l’espace de contemplation, on élimine le désir aussi, mais avec lui la vie et toute vraie rencontre. Le "tout, tout de suite" (omnia illico) risque de réduire même l’horizon du possible dans une uniformité qui manquant d’articulation, ne permet ni travail intérieur, ni un véritable langage, ni enfin d’ espoir.
Nous avons évoqué 6 termes en couple (le temps du désir, le signe de contradiction et le point de rencontre) qu’il faut repenser à nouveaux frais, au risque que ce 6, devenu 666, chiffre diabolique, efface même le souvenir que le  temps c’est de l’amour au profit d’une apocalypse now.

Nous parlerons aussi de 3 couples réels d’écrivains

- Abélard et Héloïse, aussi classique que Juliette et Roméo

- Heidegger et Hannah Arendt, couple spécialement intellectuel s’il en est

- Spinoza et Simone Weil, couple inattendu, loin dans le temps, proche dans l’esprit : les deux juifs convertis non pas au Christianisme mais au Christ, anima mundi.

Après, nous n’aurions qu’à tirer des conclusions peut-être quelque peu inusitées, en dialogue avec un auteur, René Girard, qui plus que d’autres a traité du désir du désir (désir mimétique) menant à la violence du sacré ; origine du sacrifice du bouc émissaire, et par là de tout rite religieux. Non que le désir puisse se réduire seulement à cela, étant le moteur de toute action et donc de toute créativité. En particulier nous parlerons d’un triplet contrasté, mais efficace : règles et valeurs, vérité - liberté, foi et raison qui réclame une Harmonie. A différence de rites, des sacrifices et même des religions qui naissent, meurent, et quelques fois renaissent avec le temps, le désir comme un langage, peut mourir mais ils ne naît pas. Il appartient comme la Personne, qui en est le temple, à l’Originaire, un don qui lui se perd dans la nuit des temps, et même, au-delà.



PRAEMISSES :


Les expressions que nous avons employées, se renvoient constamment l’une l’autre. En particulier :



Temps et désir



C’est quoi le temps ? Personne n’a pu encore le définir, car au fond, on peu dire que c’est plutôt le temps qui nous défini. En fait nous sommes dans une situation circulaire qui demande plutôt à être vécue que définie. Sans prétendre donc de dire le temps, on peut néanmoins parler de certaines de ces dénominations dans le temps justement, comme "tempus" en latin, le temps qui passe, et avec lui les désirs ; ou alors le Tout passe, tout lasse, tout casse de Thérèse la mystique, ainsi que chante Léo Ferré: avec le temps tout s’en va, et c’est le temps Chronos, le dieu qui mange ses fils. Mais il se trouve aussi qu’un désir puisse rencontrer un autre désir, et alors c’est le miracle comme à chaque fois qu’il s’agit de deux libertés qui convergent : c’est alors la Communion, la définition de l’évènement par excellence : le Kairos biblique la plénitude du temps, une Naissance en tant que coïncidence d’un commencement et d’une origine, en fait :



Le Point de Rencontre



Un train nommé désir c’est un joli titre d’un film, mais en on ne monte pas sur le train du Désir, on y est dès le commencement. Paraphrasant la scolastique on peut dire que l’être c’est le désir et vice versa, leur point de coïncidence c’est la conscience, connaissance et volonté réunies, mais à des niveaux différents :

- Le désir expression d’une conscience primaire c’est une re-connaissance phénoménale, commune aux animaux, pouvant véhiculer aussi un savoir faire d’une génération à l’autre.

-  Le désir uni à la conscience intentionnelle : vise non seulement un besoin primaire, mais aussi cognitifs, accompagné de représentations intérieures s’extériorisant dans un langage.

- Enfin, la conscience performative à laquelle correspond le Désir du désir (le désir mimétique) capable de s’accroître indéfiniment, montant à l’énième puissance comme l’échelle de Jacob à savoir dans une sorte de vertige, infiniment inaugurale du meilleur comme du pire.

Signe de contradiction
 


On a dit du désir tout et le contraire de tout. En fait il est la Présence d’une Absence fondamentale, point de croisement de toute contradiction : le monde entier, l’Occident et l’Orient se divise sur ce problème. Voilà deux réflexions de Simone Weill à propos de la contradiction :

«Ce n’est pas à dire que la non-contradiction soit un critérium de vérité. Bien au contraire, la contradiction, comme Platon le savait, est l’unique instrument de la pensée qui s’élève. Mais il y a un usage légitime et un usage illégitime de la contradiction. L’usage illégitime consiste à combiner des affirmations incompatibles comme si elles étaient compatibles. L’usage légitime de la contradiction consiste, lorsque deux vérités incompatibles s’imposent à l’intelligence humaine, à les reconnaître comme telles et à en faire les deux bras d’une pince, un instrument pour entrer indirectement en contact avec le domaine de la vérité transcendante, inaccessible à notre intelligence.» (Oppression et liberté, p. 208).

Mais c’est st. Paul qui exprime dans la lettre aux Romains avec le plus de force la contradiction du désir : il y a en moi le désir du bien mais pas la capacité de le mettre à l’œuvre, en effet je ne fais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veut pas (7, 18-19). Et voilà : seulement l’homme est capable d’une véritable contradiction, car la volonté distincte mais inséparable de l’intelligence, peut en effet contredire au sens stricte celle-ci, à savoir sur une donné contingente. En ce sens la contradiction est aussi un signe de l’infini, mais en tout cas elle signifie bien la liberté humaine.

COUPLES D’AUTEURS

Nous avons choisi cette fois non pas de parler de chaque auteurs à lui seul, mais dans sa relation avec l’autre : c’est un aspect non négligeable pour saisir le désir réel.

Abélard et Héloïse



Abélard est connu auprès du grand public, plus pour sa liaison tragique avec Héloïse qui fut une de ses élèves, remarquable par intelligence et beauté. Sous prétexte de diriger ses études, Abélard la mit en pension chez le chanoine Fulbert, oncle d’Héloïse. Bientôt leur relation ne fut plus un mystère, et Héloïse mit au monde un fils. Sur l’insistance de Fulbert le couple se maria, voulant cependant rester secret. Mais le chanoine Fulbert révéla le mariage au grand jour. Abélard alors pris soin de placer Héloïse au couvent d’Argenteuil, mais l’oncle crie à la répudiation et ordonne à des hommes de main d’aller mutiler Abélard : ce qu’ils firent.

Le scandale fut énorme… Les malfrats furent punis de la loi du talion et Fulbert suspendu. Héloïse au couvent prend le voile, commençant ainsi une correspondance, parmi les plus romantiques de l’histoire, avec Abélard.

Spécialiste du langage, défenseur du nominalisme, Abélard fut une des plus brillantes intelligences de sont temps. Pour lui les mots sont conventionnels ; c’est le langage qui est créateur de termes universels, la réalité étant individuelle et irréductible. Il est possible donc à l’homme de parvenir à une certaine connaissance de la réalité, mais confusément étant données les limites du processus d’abstraction et de la raison humaine elle-même. Abélard développa alors la dialectique, qu’il introduisit dans la théologie, avec Sic et Non (1123), recueil de citations opposées extraites des Pères de l’Église, qu’Abélard cherche à concilier. Sa propension à harmoniser les contraires lui venait aussi de ses qualités musicales. Les chansons composées pour Héloïse connurent un grand succès, et leurs amours en tout cas n’ont cessé de frapper les imaginations. Ce fut la manifestation du Désir dans tout ses états, extrême étant à la fois charnel, intellectuel et spirituel. Les lettres immortelles d’Héloïse et Abélard, franches, quelque fois déroutantes, restent un des témoignages parmi les plus poignants de ce temps.

Voilà deux extraits, écourtés, des lettres-fleuve entre Abélard à Héloïse.

De ABELARD à Héloïse, sa soeur bien‑aimée dans le Christ, son frère en Lui

 Depuis que nous avons abandonné le siècle pour nous réfugier en Dieu, il est vrai que je ne t’ai encore écrit ni pour consoler ta douleur ni pour t’exhorter au bien. Pourtant, ce mutisme n’est pas dû à la négligence, mais à la très grande confiance que j’ai en ta sagesse…

…Si Dieu me livre aux mains de mes ennemis et que ceux‑ci, l’emportant, me mettent à mort ; ou si, pendant que je suis retenu loin de vous, un accident quelconque me conduit à la mort où toute chair s’achemine, je vous supplie, quel que soit le lieu où mon cadavre ait été enseveli ou exposé, de le faire transférer dans votre cimetière. Ainsi la vue perpétuelle de mon tombeau engagera mes filles, ou plutôt mes sœurs dans le Christ, à répandre pour moi des prières devant Dieu. Aucun autre asile, j’en suis certain, ne serait plus sûr ni plus salutaire, pour une âme douloureuse et affligée de ses péchés, que celui‑ci, consacré au véritable Paraclet, c’est‑à‑dire au Consolateur que son nom désigne ainsi de façon toute spéciale. Au reste, on ne saurait mieux placer une sépulture chrétienne que, de préférence à toute autre communauté de fidèles, parmi des femmes consacrées au Christ. Ce sont des femmes en effet qui prirent soin du tombeau de Notre Seigneur Jésus-Christ, y apportèrent des aromates, avant et après l’ensevelissement, et s’y lamentèrent, ainsi qu’il est écrit: "Les femmes, assises auprès du tombeau, se lamentaient et pleuraient le Seigneur." Elles furent, à cet endroit, consolées les premières par l’apparition et les paroles de l’ange qui leur annonçait la résurrection…. Prouvez au mort combien vous avez aimé le vivant, en lui apportant le secours tout spécial de vos prières.

DE HÉLOÏSE à Abélard : à mon unique après le Christ, Son unique dans le Christ.

 Je m’étonne, mon unique, que contrairement à l’usage de la correspondance, et même à l’ordre naturel, tu aies eu l’audace de me placer avant toi dans les salutations à l’en‑tête de ta lettre…

Tu demandes, mon unique, que, quelles que soient les circonstances où tu finirais ta vie loin de nous, nous fassions apporter ton corps dans notre cime­tière : tu recueillerais plus abondamment le fruit de nos prières, puisque sans cesse nous pourrions ainsi nous souvenir de toi. Mais, d’une part, comment peux‑tu suspecter que ton souvenir s’effacerait en nous parce que tu ne serais pas sous nos yeux ? D’autre part, même si tu es enterré ici, quel moment nous serait propice à la prière, alors que notre extrême désarroi ne nous permettra pas la quiétude nécessaire, que notre âme aura perdu la raison, notre langue, l’usage de la parole ? Et notre esprit devenu fou sera irrité contre Dieu, si j’ose dire, et non apaisé par Lui, et de son côté il L’irritera par ses plaintes plus qu’il ne L’apaisera par ses prières! Il restera seulement aux malheureuses le loisir de pleurer, et non de prier, et nous devrons nous hâter de te suivre plus que de t’ensevelir, comme nous devons être ensevelies avec toi plutôt que pouvoir t’ensevelir. Ayant en toi perdu notre vie, vivre, après ton départ, nous ne le pourrions jamais. Puissions‑nous ne pas vivre jusque‑là ! Déjà parler de ta mort est une sorte de mort pour nous, mais la réalité de cette mort, que sera‑t‑elle, si elle nous trouve vivantes ? Que Dieu ne permette jamais que nous te survivions pour remplir ce devoir, pour te secourir de cette aide, alors que nous l’attendons de toi: nous désirons te précéder dans la mort, non t’y précéder…



HEIDEGGER et HANNAH

Malgré sa célébrité Heidegger, ayant influencé tous les philosophes modernes, les théologiens, et même des écrivains, comme René Char (son ami) gagne à être connu plus intimement dans sa relation avec son élève Hannah Arendt.

Ce fut une histoire d’amour intense et contrastée comme celle d’Héloïse et Abélard, Mais bien plus différentiés dans la vie et dans la pensée, étant Heidegger mentor de l’être pour la mort  proche du nazisme, alors que Hannah Arendt juive, chantre de l’être pour la vie, fuyait le nazisme. Cette relation ne les empêcha néanmoins de vivre toujours l’un par rapport à l’autre. Témoin cette déclaration étonnante dans la bouche de Hannah Arendt : J’aurais perdu le droit de vivre si j’aurais perdu l’amour que j’ai pour toi – et avec la volonté de Dieu, je t’aimerai encore plus après ma mort » !



Heidegger fut d’abord le grand veilleur de l’être, réveillant ainsi le monde intellectuel de l’époque, quoique son premier traducteur Henri Corbin dit de lui: il a fait plutôt une théologie, sans théophanie. Heidegger, en effet, a su tirer profit du génie de Nietzsche aussi bien dans son appréciation des présocratiques, en particulier Parménide dont l’étonnement initial pour l’Idée de l’Être ouvrit l’histoire de la philosophie, que dans ses concepts, comme le Surhomme, ayant constitué matière de ses cours. En ce sens Heidegger s’inspira aussi à la phénoménologie de Husserl, .dont il fut assistent et des théories de Duns Scot, dont il fit la thèse et auquel Hannah Arendt consacra des belles pages. Or la grande particularité de Scot était la mise à jour du principe de identification, appelé Hecceitas, dont le mérite est de faire abstraction de toute matière ou qualité physique, introduisant dans l’identification, en quelque sorte le spirituel, l’événementiel, l’acte d’être, libre, celui même qui préside à toute présentation, comme « Ecce homo » de Pilate. Un geste qui rassemble au Dasein de Heidegger. Seulement que Scot est antécédent, et en termes aristotéliciens si le Dasein apparaît pathetikos, pathétique, plutôt passif, l’Hécceitas exprime le nous poietikos (l’intelligence active) individualisé, plus proche de la catégorie de Naissance de Arendt, celle de l’Etre qui fait apparaître toute chose.

Par ailleurs on doit à Heidegger des passages qui sont célèbres : "l’homme est le seul étant pouvant s’interroger sur l’être; une telle interrogation relève d’une expérience de type spirituel, sotériologique, et non pas éternel ". Ainsi Heidegger rejoint progressivement la sagesse oriental : le Vide. Mais il peut en parler. Heidegger fabrique pour l’homme même un néologisme : parl-être (repris pas Lacan), et dans un passage souvent cité, déclare : « Le langage est la demeure de l’être. Dans cette demeure habite l’homme. Et les penseurs et les poètes sont les gardiens de cette demeure » . Mais ajoute :

« Si la réalité humaine se perd souvent dans la vie inauthentique, elle peut se retrouver dans son authenticité, en particulier par l’expérience privilégiée de l’angoisse, où disparaît alors le paysage rassurant de notre agir quotidien, lequel cède ainsi la place au néant : la vérité de l’être ».

Mais alors on se demande qu’en est-il de l’Être de Parménide, lumière qui illumine toute chose ? L’Être comme Néant ? difficile à saisir, plus difficile a choisir, car il n’y a pas de choix. La volonté, ou du moins la valeur noétique des faits parait absente en Heidegger et la liberté par conséquence. C’est ce que relève un autre de ses disciples Levinas, développant la valeur des autres, tous les autres, dont le visage nous résiste et nous interpelle, irréductible à n’importe quel phénomène.

Tout cela sera repris superbement par Hanna Arendt. Mais Heidegger est Heidegger: il sait parler, et ses paroles (sans qu’il ait prévu les désastres du totalitarisme) ont un grand écho surtout en France, via Sartre, avec le mouvement existentialiste : l’existence précède l’essence une variante de l’être pour la mort, qui seul, ne peut pas être constitutif de quoi que ce soit. Au fond si l’Être est le Néant, Heidegger fut son Prophète. En contrepoint à la solitude du Dasein (comme dit Julia Kristeva dans le génie féminin I, pag.45) Arendt est partie décidément pour la vie développant une pensée de l’action. Elle tout en aimant son maître a su garder toujours son autonomie intellectuelle. Être pour la vie, concrétisée par la catégorie de la Naissance fut son leitmotiv préféré ; retenant que le mal radical (le totalitarisme) réside justement, dans la volonté perverse de rendre les hommes superflus.

Ayant fait ses études de philosophie à Marburg, en ayant songé d’abord à la Théologie comme son futur maître, à la fin de l’automne 1924, à l’âge de dix-huit ans, elle devient l’élève de celui qui était déjà, selon ses mots "le roi secret de la pensée". Dès le debout Heidegger, tout en étant épris de Hanna, conscient de son propre statut et de son avenir universitaire, la contraignit à une certaine clandestinité. Ils se rencontraient en secret. Elle apparaissait aux yeux du Professeur, presque une proie d’autant désirable qu’interdite.

Hannah quitta Marburg en 1926. Elle fut dès lors attirée dans l’orbite de Karl Jaspers, son second maître. A partir de ce moment, la relation entre Heidegger et Arendt devient complexe impliquant aussi Jaspers et son épouse juive et plus tard aussi Heinrich Blücher. Son rapprochement d’Husserl, à une certaine époque, été une manière de se distancer d’un Heidegger favorable à Hitler. Les malheurs qu’elle connaît avec son exil, sa conscience de l’horreur du totalitarisme aurait pu constituer une leçon pour le Professeur…Sa thèse même sur la banalité du mal a été mal comprise. Elle disait « A l’heure actuelle, mon avis est que le mal n’est jamais “radical”, qu’il est seulement extrême, et qu’il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut tout envahir et ravager le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon. Il “défie la pensée”, parce que la pensée essaie d’atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu’elle s’occupe du mal, elle est frustrée parce qu’elle ne trouve rien. C’est là sa “banalité ».

Pour ce qui nous regarde plus de proche significative est cette phrase tirée de la thèse de Hannah sur l’amour chez st. Augustin, qui fut le sujet de sa thèse : « Le désir (libido) est une structure fondamental de l’étant qui ne se possède pas lui-même et est toujours en danger de se perdre ». Et elle cite souvent une autre passage de st. Augustin, Dieu a créé l’homme pour qu’il y ait du commencement. On peut interpréter cela, à l’inverse de Heidegger, comme la synthèse de l’ouvre de Arendt : une ontologie de la genèse permanente, donc de la vie et finalement de la liberté au prises des choses contingentes, base de toute créativité.

SPINOZA ET SIMONE WEIL

L’originalité et la fascination de Spinoza ne se dément pas avec le temps. Peut-être à cause du fait qu’il a su plus que d’autres, atteindre, dans sa personne même, une certaine harmonie entre être et devenir, intellect et volonté, Dieu et la nature. Surprenante c’est l’affirmation que nous sommes « êtres de désir » au point que « l’essence de chaque chose est un conatus (effort, désir) ce qui nous maintient dans l’être ».

La relation Spinoza - Simone à différence des couples antécédents, elle n’est pas in praesentia mais dans la diversité d’age, de formation, et surtout d’époque, mais elle se fait à distance de temps sur la base de certaines consonances spirituelles et surtout par l’intermédiaire de la personne du Christ abstraction faite du Christianisme. Il s’agit à la fois une un amour initialement "intellectuel" de Simone vers Spinoza (souvent cité par elle), se transformant en véritable amour au de là du temps, mais incarné par la Personne christique, qui résiste au temps. Il y a là une indication de la préférence donnée non pas à la Loi (Thora) ou même à la théorie, mais à l’individu en tant que tel. Ce qui ne saurait pas être considéré un détail, car s’agit d’Amour. Virage déjà puissamment amorcé par Paul de Tarse. En fait la loi en soi est despotique, et peut conduire à l’injure suprême (comme disait les romains) Cela reflète aussi le dilemme entre Heidegger et Hannah Arendt qui proposèrent deux conceptions opposées : être pour la mort, ou être pour la vie, mais tout en s’aimant l’un l’autre à la manière de Abélard et Héloïse ; Ce qui non plus saurait considéré un détail.

Baruch Spinoza né à Amsterdam le 24 novembre 1632, dans une famille juive, fréquente le Talmud Torah de sa communauté, en acquérant une parfaite maîtrise. Après son excommunication de la communauté juive, dont il ne partage plus les croyances, il gagna sa vie comme tailleur des lentilles optiques, domaine dont il avait une certaine renommée.

Dans les années 1660, Spinoza est de plus en plus fréquemment attaqué comme athée. C’est dans ce contexte qu’il rédige le Traité théologico-politique, défendant la liberté de philosopher et conteste l’accusation d’athéisme. En 1675, Spinoza publie l’Éthique. Sa pensée lui vaut alors la visite de personnalités comme Leibniz. Il meurt deux ans plus tard, le 21 février 1677.

Il y a différentes affirmations de Spinoza qui reviennent souvent :

-  Deus sive Natura, (Dieu ou la Nature), c’est la plus connue mais aussi la plus controversée, car pourrait amener à une identification de la Nature et Dieu. Or il semble s’agir plutôt d’une fusion sans confusion, tenu compte que Spinoza distingue Natura naturans et Natura naturata ; seule la première étant synonyme de Créateur. Dieu est néanmoins la Substance unique de tout, Il est tout ce qui est et Ce qui n’est pas, n’est pas.

- Spinoza anticipe aussi un certain relativisme moderne dans nos sensations, qui révèlent, dit-il, davantage la nature de notre organisme que celle de la chose "en soi".

- Par ailleurs : Chaque chose (mode, partie) peut être affectée par les autres. Parmi ces affections, certaines modifient notre puissance d’agir. Si cet affect accroît notre puissance, il se manifeste alors comme joie, plaisir, amour, gaieté, etc.

L’éthique de Spinoza consiste alors à chercher toute joie, ce qui accompagne l’accroissement de notre puissance. Ajoutons que pour Spinoza le mal n’existe pas véritablement : comme l’erreur, dont il procède, il n’est rien de "positif", un pur manque… Il n’y a pas d’erreur à proprement parler, mais des idées incomplètes. Le bien est donc l’être, le nécessaire ; le mal, l’impossible. La distinction du bien et du mal provient de la relativité de notre point de vue. Tout est parfait.

Finalement ce qu’il y a de plus beau dans la vie, selon Spinoza c’est l’amour intellectuel de Dieu. « Intellectuel », parce qu’il s’agit de comprendre la nécessité divine, ce qui donne une expérience intense de l’harmonie due à son propre corps qui fonctionne, et amour , parce que, une fois comprise, on doit l’aimer, à savoir coïncider avec elle, se reconnaître en elle et agir pour les autres avec bienveillance et générosité. Spinoza reconnaît à différentes reprises le modèle en Jésus Christ.

Cette amour intellectuel de Dieu, la notion du spirituel voire d’une mystique comme expérience de l’harmonie, et surtout l’appréciation de la personne christique, entièrement humaine et entièrement divine, rapproche Spinoza et la jeune Weil, les deux d’extraction juive, mais avec un même ressenti universel. A différence de Pascal se détournant de l’intelligence, de ses œuvres et de ses pompes, aussi bien Spinoza que Simone Weil eurent le souci inverse: celui de démontrer que la recherche de la vérité et la recherche de Dieu sont une seule et même chose.

Simone Weil est née en 1909 dans une famille d’origine juive. Élève d’Alain elle entre à l’École normale supérieure, passe l’agrégation de philosophie et commence très jeune une carrière d’enseignement. Philosophe et mystique à la fois, le Christ s’empare d’elle, selon ses dires, mais elle n’adhère jamais aux aspects institutionnels de l’Église. Simone Weil a ainsi tenté de concilier des inconciliables avec la rigueur de la raison et la légèreté de la grâce. Grandie dans une famille « scientifique » elle a eu la rigueur avec son lait maternel, alliée à une passion de l’absolu. Comme dit le philosophe Gustave Thibon, auprès duquel Simone avait trouvé refuge : Elle vivait la distance désespérante entre “savoir” et “savoir de toute son âme” et sa vie n’avait pas d’autre but que d’abolir cette distance.» Cette passion de l’absolu conduisit cet énarque génial, à l’usine, puis à la guerre d’Espagne, puis en Italie, dans les lieux qui avaient inspiré saint François (!). Elle devait mourir à seuls 34 ans en Angleterre, après un détour par les États-Unis, conduite par son désir, non réalisé, de créer en France un service d’infirmières de première ligne.

Simone Weil a souffert constamment, et de façon aiguë, de ce rétrécissement du domaine de la vérité non alliée à une pratique efficace. En dépit d’une vie très active et d’une migraine qui ne lui laissait de répit, elle accompli une œuvre dont, disait Albert Camus, qui publia ses livres « Il me paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences de Simone Weil » Voilà quelques unes de ses pensées :
-  La méthode dans les sciences, la purification dans la vie personnelle sont les deux conditions de la vérité. Si vous négligez la première, vous n’aurez de vous-mêmes et du monde qu’une image floue; si vous négligez la seconde, le savoir essentiel, qui donne sens à la vie, vous échappera toujours...

- Dire que le monde ne vaut rien, que cette vie ne vaut rien, et donner pour preuve le mal est absurde, car si cela ne vaut rien, de quoi le mal prive-t-il?

- Pour tuer le moi il faut s’exposer nue et sans défense à toutes les morsure s de la vie, accepter le vide - "La nature a horreur du vide" Mais la grâce a précisément besoin de ce vide pour entrer »

- "Mon père pourquoi vous m’avez abandonné ? cela résume toutes les engoisses de la créature jeté dans le temps et dans le mal, et auquel le Père ne répond que par le silence. Et ce mot "silence" suffisait pour elle à prouver la divinité du message christique...

Enfin une dernière observation qui convient à notre temps : «Il ne faut pas faire l’un trop vite», disait Platon. Chacune de nos illusions, chacun de nos mensonges à nous-mêmes, chacune de nos «espérances creuses» résultent du fait que nous n’avons pas résisté à la tentation de faire trop vite. Le rôle de l’intelligence est de refaire par l’attention le chemin inverse de celui de la précipitation, de remplacer la fausse plénitude par le vrai vide, de retrouver la contradiction réelle derrière l’unité apparente, pour accéder ainsi à un niveau supérieur. Dans cette démarche, la science moderne réductionniste trouve non seulement sa place mais son sens. S’il est démontré que telle forme de tristesse s’explique par un dérèglement du métabolisme, il faut reconnaître ce fait et chercher la liberté sur un plan supérieur ». C’est bien l’influence de Spinoza.



CONCLUSIONS



Voilà que nous sommes confrontés à une série de paradoxes :

d’abord le désir, comme le temps, comme l’amour et toute chose importante de la vie, au commencement nous ne l’avons pas, il nous est donné, ce qui suppose que avant toute connaissance, il y a la reconnaissance ayant valeur non seulement noétique mais éthique.

Toutes ces donnés, d’ailleurs, ne sont pas des choses qui s’ajoutent l’une à l’autre, elles comportent un phénomène de réciprocité, voire un coefficient multiplicateur ou diviseur, ce qui complique mais dynamise le tout.

- Le désir mimétique (désir du désir de l’autre) en particulier génère un processus infini, mais qui ne conduit pas forcément au sacrifice. Je crois qu’il exprime aussi la dynamique de la vie, de l’amour, une résilience inscrite dans la nature même : c’est l’essentiel du temps qui passe, qui est toujours à re-harmoniser, comme pensait Spinoza, car tout se tient. Voilà l’exemple de trois binômes :

 
FIAT VOLUNTAS TUA. Ce sont les paroles de la prière dirigée à Notre Père, mais pouvant se dire pour tout désir mimétique. Ce désir veut le désir de l’autre à savoir sa volonté. La réciprocité enduit une fugue à l’infini. Et c’est le piège. Le croisement de désirs mimétiques peut provoquer une « rivalité vertigineuse » et belliqueuse. Le seul moyen pour éviter la guerre c’est le langage sous forme de dialogue, informé par un amour universel. Pour cela il faut distinguer les: règles (toujours relatives), des valeurs relatives aussi dans leur dénomination, pas dans leur fondement. La racine de ce fondement renvoie aussi aux binômes suivants :

AMICA VERITAS. C’est l’expression de Cicéron qui disait amicus Plato, magis amica Veritas (Platon est mon ami, mais la vérité plus encore) et pourtant en dernière analyse la Vérité amie ne peut être que l’humain, ou du moins la dignité intouchable de la Personne accessible que par Amour. Avec son intuition poétique René Char disait : la Vérité est personnelle. Il y a eu des générations qui ont essayé de fonder ce concept (à partir du Christ), pour le mettre à l’abri de toute manipulation; via concile de Nicée (engendré ne pas crée) de Chalcédoine (entièrement humain, entièrement divin) Duns Scot repris par Heidegger et même par la notion de Différance de Derrida, laquelle ne peut pas être une idée abstraite, qui serait encore indifférenciée, mais bel et bien la différence vivante qu’est l’individu : liberté et vérité personnifiées, ce qui signifie : pas de vérité sans liberté. Nous n’avons pas la Vérité, mais nous pouvons la désirer et la faire ensemble.

 

RATIONABILE OBSEQUIUM, c’est la définition de la foi selon st. Paul : reconnaissance raisonnable. Le binôme foi-raison repris par le Pape à Ratisbonne est incontournable, car l’empire de la raison ou de la foi séparées, conduit inévitablement à la dictature. Comment organiser alors rationnellement des règles de convivialité, qui respectent la raison et les croyances? Il y a une différence entre dire et le dit. Le pouvoir dire est illimité, le "dit" rentre dans la catégorie de faits accomplis, analysables en tant que tels. La paix des hommes passe par la paix des textes fondateurs ce qui suppose la liberté d’interprétation. Cela est possible si la société même est conforme à la structure du langage, image de l’homme, doublement articulé : à Caesar ce qui est à Caesar et à Dieu ce qui est de Dieu, et de façon encore plus lapidaire : Le « samedi » est fait pour l’homme, et pas l’homme pour la samedi.

Le pouvoir dire signifie alors la priorité morale à la personne, car il y a toujours quelque chose qui n’a pas été dit, à savoir l’Inconnu. Cet inconnu se présente d’une façon permanente, mais pas forcément immanente. Comme la vérité est en nous et hors de nous. Paradoxalement c’est l’acceptation de cet inconnu, qui est d’ailleurs la chose la plus intime : le vrai "je" vivant en nous, qui peut apporter la paix. L’homme, en effet, chair néotène, à savoir « toujours jeune », est capable d’engendrer constamment un nouveau « je » tel un nouvel enfant. Ce "je" on peut désirer mieux le connaître, mais on ne peut pas le comprendre au sens de "posséder", sans contradiction, car ce serait encore le "je", qui nous échappe, l’auteur de cette affirmation et ainsi de suite à l’infini. Et c’est là, le point de rencontre, mais aussi de contradiction de tous les désirs, point insaisissable mais libre qui établit la distinction inséparable entre le Tout et chacun de nous. Comme exprimé dans le célèbre passage de l’évangile de Thomas Celui qui connaît le tout, s’il est privé de lui-même est privé de tout. Et c’est ainsi que ce qui s’affirme en moi, par moi, n’est pas de moi, mais je peux le reconnaître dans le visage de l’autre, cheminant ensemble : désir devenu vérité itinérante. Et ce saura encore non pas des idéologies politiques mais des personnes, comme à chaque fois, qui à partir de leur source intérieure, encore inconnue, seront capables de trouver des chemins inédits pour sortir d’une crise due au vertige de désirs mal tournés, trouvant ainsi une solution inattendue.


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30.07.2017