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"Un vrai roman. Mémoires", Philippe Sollers

Alice Granger Guitard
(23.12.2007)

"Un vrai roman. Mémoires"

Philippe Sollers, Editions Plon, 2007


J’ai lu d’une traite « Un vrai roman », Mémoires de Philippe Sollers. Ce vrai roman en train de se vivre le stylo à encre à la main est d’une cohérence inouïe et géniale !

Bien sûr, cette écriture se développe en lisant, face à la bibliothèque (qui est l’île aux trésors !), et chacune des très nombreuses œuvres évoquées dessine de manière fulgurante la partie en train de se jouer, avec ses personnages.

S’il fallait choisir, parmi le nombre infini de livres dont nous parle dans ses Mémoires l’érudit Philippe Sollers, celui qui embrasse dans le plus grand angle son histoire en train de se vivre, je dirais que c’est « La Tempête », de Shakespeare.

Plus exactement, je mettrais deux tempêtes se faisant signe l’une l’autre : la première, au commencement, ce tableau à Venise, « La Tempête » de Giorgione, la deuxième, « La tempête » de Shakespeare, à l’arrivée, pourquoi pas à l’île de Ré. Une sorte de dénouement heureux : un mariage réussi. Car Sollers nous dit quelque chose à ce propos, et je suis sûre que beaucoup ne s’y attendent pas.

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Opera di Hiko Yoshitaka

Le tableau de Giorgione nous raconte cette « tempête » irrémédiablement dérangeante, cette déchirure violente comme l’éclair dans les nuages, que suscite cette « fée » Artémis qui donne tranquillement le sein au petit garçon qui est aussi le jeune homme très beau, éternel adolescent, dont le désir se dessine si visiblement et l’entraîne dans le « suffrage à vue » comme dit Casanova, sans jamais quitter des yeux la fée.

Cette inaugurale « Tempête », qui peint à merveille la Providence qu’est l’histoire d’amour avec Dominique Rolin, présente le « suffrage à vue », les aventures à l’infini dans cette étrange ouverture à laquelle la fée ne s’oppose justement pas, comme le message, forcément sexuel, que ce garçon comblé au-delà du possible fait arriver à un nombre infini de filles « libérées » d’avoir à se faire mère s’occupant du bébé garçon. Celui-ci n’en ayant jamais besoin, puisque plus rien ne lui manque de ce point de vue-là, la Providence étant avec lui d’une générosité époustouflante.

Chacune des « filles », dont le « Nombre » s’établit au fur et à mesure que le message leur arrive par ce messager porté par le « suffrage à vue », peut advenir à cette joie subtile et à cette jouissance inédite de se sentir enfin sortie de la mère ou en tout cas entrevoyant que c’est possible. Dieu sait si ce n’est pas évident de réussir à se sentir, un beau jour, fille ! Exceptionnel est ce garçon qui ne les ramène pas à la mère.

La deuxième « Tempête », cette pièce dans laquelle Homère (et Ulysse bien sûr) nous parle à travers Shakespeare, se lit à l’autre bout, Julia Kristeva étant la destinataire heureuse du message issu de la première « Tempête ». De la « magie noire » Mère-Fils, à la « magie blanche » Père-Fille.

Philippe Sollers écrit :’ « La Tempête » est la victoire magique de la science des livres sur la réalité falsifiée. Magie blanche contre magie noire’. L’inceste Père-Fille irrigue toute la pièce.

Une sorcière et son fils sont dépossédés de leur île par Prospero, qui y vit avec sa fille Miranda qui sont arrivés tous deux en exil sur cette île. Ariel, un esprit libéré par Prospero, aide celui-ci à avoir du pouvoir sur la Nature, la nervure des phénomènes, les ressorts et la machinerie des vents et de l’eau. Entendre : un fils et sa mère sur leur territoire sont irrémédiablement dérangés par l’arrivée imprévue d’une fille qui n’est pas d’ici le pays de l’inceste Mère-Fils, une fille, Athéna, amoureuse de son père. Pour le mariage, ce sera évidemment celle-là qui sera choisie !

A la fin, écrit Sollers, Prospero-Shakespeare renonce à l’inceste Père-Fille !

La question est : comment Ariel devient-il cet esprit libéré par Prospero ? C’est-à-dire : comment la magie blanche libère-t-elle de la magie noire ? Un inceste Père-Fille libérerait-il d’un inceste Mère-Fils ? Une Fille si amoureuse de son Père libérerait-elle le Fils du risque que celle-ci se fasse Mère avec lui ? En tout cas, sur sa propre terre, c’est un sacré dépaysement pour le Fils !

L’exil est une chose essentielle : le Père symbolise à sa fille la séparation, le déracinement, et la vie, le transfert, sur une autre terre, une « vraie » terre.

L’abandon de l’inceste Père-Fille ne va-t-il pas de pair ( !) avec l’acceptation de la nouvelle terre, que le Fils délivré de la « magie noire » lui offre par amour, par mariage ?

Dans la première « Tempête », celle de Giorgione, celle de Venise, celle de Dominique Rolin, l’inceste Mère-Fils est royalement mis en question par l’importance inouïe de la destruction autant du côté de Philippe Sollers que du côté de Dominique Rolin. Tout ce qui peut faire métaphore placentaire, métastase matricielle retenant dedans le garçon, est en permanence violemment attaqué, ce qui empêche l’existence d’une Mère qui se croirait pourvue et propriétaire d’une enveloppe circonvenant et emprisonnant son garçon. Bien sûr, en même temps c’est ambigu et contradictoire puisqu’une certaine addiction se vit, se traverse, comme une descente en Enfer, aussi longtemps que le garçon ne trouve pas une issue pour laquelle cela vaut le coup de lâcher le premier dispositif. Une chose pour une autre.

Cette éternellement jeune Mère allaitant son Fils, on peut se poser la question : d’où lui vient-il, ce lait dont elle nourrit son garçon, ce garçon qui en est comblé au-delà du possible au point que cela le sauve du suicide, et qui la fait si belle ? D’où lui vient-il, si, justement, ce dont elle est sûre, c’est de la destruction, elle l’a traversée de tout son être cruellement secoué par un deuil terrible, et lui, l’enfant, l’a aussi vécue de tout son corps malade, de tout son univers d’enfance rasé et de toute son intolérance viscérale à l’installation sociale conformiste ?

Ce lait, il lui vient de son intelligence subtile de la « vraie » matière nouvelle dont le nourrir, à savoir ce que chacune des filles vraiment filles, comptées, « mille e tre », va lui donner, ce qu’aucune d’elles ne possède, ce dont elles ne sont pas pourvues, ce qui passe à travers leur corps libéré et leur langue, cette sensation vive, sublime, par les cinq sens, par le toucher, la peau douce, d’un manque, d’une disparition de la possession, de l’enveloppement.

Elles vont lui donner, lui faire sentir peau à peau, langue à langue, la sensation chaude du désenveloppement en acte, du fruit qui se détache de sa bogue, de la liberté du corps lâché dans la vie, disponible.

C’est ça le lait qui est dans ce sein spécial. En ce sens, le « suffrage à vue », c’est cet allaitement.

Cette Mère n’est pas pourvue de lait, de placenta, elle ne donne pas ce qu’elle n’a pas, au contraire elle ouvre, en se dépossédant elle-même. Incroyable, la noblesse de ce geste !

Le lait monte dans le sein de l’ouverture, et là, « suffrage à vue », chacune des filles se sentant éperdument libérée va lui offrir, dans une subtile gratuité et aussi dans un échange génial, la sensation du rien, de la séparation originaire, pur diamant serti dans les sensations.

Alors, cette Vierge Mère puisqu’elle n’est pourvue d’aucun dedans placentaire qui aurait échappé à l’apoptose, se sent merveilleusement Fille, elle est, comme au chant trente-troisième du Paradis de Dante Fille de son Fils. Voilà pour « Paradis » de Philippe Sollers, écrit souvent à Venise, avec Dominique toute proche, et que la bande de cohortes à la morte regarde cette eau forte ! La deuxième eau forte étant bien sûr Julia Kristeva.

Ces deux femmes incarnent l’une par rapport à l’autre et viceversa toute la cruauté de la destruction, certifiée en même temps et toujours par la troisième, incarnée par le nombre de filles qui se compte au rythme du « suffrage à vue ». C’est en effet très violent pour chacune des femmes alliées fidèles et géniales de Sollers, ce dispositif d’exception, qui a fait scandale juste par la liberté de cet écrivain dont, finalement, la vie privée est restée très secrète.

Chacune des femmes qui entrent dans ce roman vrai de Philippe Sollers connaît la destruction, qui lui est certifiée par le fait qu’elle ne peut en aucun cas se sentir unique à ses yeux. Chacune est forcée de lâcher prise par rapport au fantasme maternel par lequel elle s’imagine être l’unique pourvue de la chose capable de le retenir en elle.

C’est ça, l’acte d’amour. Il n’y en a pas d’autre.

C’est abandonner à cette autre sorte de Mère, qui est la certification de la destruction de toute métaphore matricielle qui court par le fantasme maternel dont les femmes ont un mal fou à se sevrer. Il est beaucoup question de sevrage, dans ces Mémoires, y compris par rapport à la drogue, et cela donne « Paradis ».

Evidemment, comme dans « La Divine Comédie » de Dante, la Dame se tient au Paradis, où elle mène jusqu’à la Vierge Mère Fille de son Fils, elle ne descend jamais avec le poète en Enfer, c’est-à-dire que c’est d’emblée une femme sevrée du fantasme maternel, une femme qui ne se croit plus propriétaire d’une matrice gardant en son sein, d’une matrice ne laissant jamais vraiment naître son garçon et sa fille.

La Dame n’est pas en Enfer, elle se rit de toutes ces dépendances infernales auxquelles le poète va s’adonner pour mieux s’en libérer. Le tableau de Giorgione n’incarne-t-il pas aussi cette sortie vivant au fond de l’Enfer, comme personne avant lui, du poète, en s’agrippant aux poils de son sexe, retrouvant de l’autre côté la lumière, naissant par ce passage étroit du « suffrage à vue », et gravissant ensuite au rythme de son sevrage la montagne du Purgatoire tandis que son corps fait de l’ombre c’est-à-dire résiste à tout ce qui se présente pour que rien ne lui manque.

La sortie par ce passage étroit au fond de l’Enfer en s’agrippant aux poils du sexe évoque aussi le « Maelström » d’Edgar Poe dans lequel le pêcheur a choisi un cylindre (un stylo) pour descendre moins vite que la sphère, que le bateau, et ne pas se faire déchiqueter en bas dans l’entonnoir. Les lecteurs qui sont capables, dans leur vie elle-même, d’entendre ce dont témoigne Philippe Sollers dans son vrai roman sont invités à devenir membres de cette curieuse « secte » (au sens de section, je dirais, au sens de séparation, de sensibilité à cette destruction en acte comme preuve d’amour, comme don des sensations d’être dans la vie inaugurées par une merveilleuse cruauté de mise dehors à la lumière) des Fidèles d’Amour ! Dans l’expérience inaugurale d’ « une curieuse solitude ».

La destruction, donc. Si importante dans ce livre, « Un vrai roman », que chacune des femmes alliées a laissé faire, accueillant à travers elle inéluctable et irrémédiable, une autre sorte de maternité, une mère nouvelle comme une terre nouvelle, terre d’exil sur laquelle vivre après avoir définitivement quitté une terre natale matricielle qui s’est décomposée comme un placenta, qui a lâché prise on pourrait dire dans l’inconscient. Revenant dans la mémoire y être reconnue pour mieux ensuite disparaître, parce qu’on lui a rendu justice. Sinon, les fantômes reviennent sans fin rôder autour des vivants, des descendants, jusqu’à ce que quelqu’un, en leur faisant justice, devoir de mémoire, les accompagne jusqu’à leur repos éternel. Une enveloppe matricielle, il faut aller l’enterrer, il ne faut surtout pas rester complice de son immortalisation maligne !

Comme par hasard, Julia Kristeva s’y intéresse infiniment, à cette maternité !

La destruction. Enfance à Bordeaux, deux frères mariés avec deux sœurs, deux maisons « jumelles » collées l’une à l’autre avec les mêmes pièces en symétrie. Chez les Joyaux, un curieux climat incestueux. Les deux sœurs jumelant leurs vie, se téléphonant plusieurs fois par jour. Sont-elles « bien » mariées ? Ecriture de l’incompatibilité fille-garçon ? Le père de Philippe lui abandonne volontiers sa femme…Pas de conflit, c’est plutôt un déserteur…Mais là, justement, c’est très intéressant ! N’est-ce pas le père, d’habitude, qui assure l’inceste en semblant rivaliser avec son fils pour mieux sacraliser la mère aux yeux de son fils voire de sa fille ? Qui reste à l’assurer ? Là, c’est le contraire…Le père déserte.

Le garçon a sa mère à lui, redoublée par sa tante qu’il préfère à sa mère surtout lorsqu’il est malade, il est apparemment dans une pléthore incestueuse, beaucoup de figures féminines s’intéressant à lui, y compris ses deux sœurs aînées.

Mais cette mère n’est pas « incestualisée » par son père ! Elle est déjà en puissance traversée par la destruction, elle n’est pas toute, elle trompe probablement son mari, elle vit sa vie, elle ironise, elle imite, elle critique, elle est lézardée.

Les peaux sont douces. Le garçon, dans ce climat incestueux curieux, altéré, déstabilisé, attaqué aussi par les paroles du dehors « Joyaux au poteau ! », est presque toujours malade, otite, asthme grave, on dirait que par ces symptômes il retient les mains sur son corps, il retarde la fin de l’inceste qu’il sent tellement comme une menace, il préfère infiniment ces femmes (dont l’aboutissement sera Dominique Rolin) qui savent faire des choses aux filles qui ne savent rien faire !

Dans ce climat-là, où la maladie tient une grande place, et le lit, les draps, une sorte de double vie donc en deçà à ne pas vouloir quitter le Paradis jusque dans cet Enfer, et la lecture, et du temps dans le jardin, l’issue s’incarne avec Eugénie, une jeune Basque Espagnole, qui entre dans la famille comme bonne. Coup de foudre. Grand premier amour. C’est une jeune femme qui sait faire des choses. Audacieuse. Libre. L’amour non possessif, non propriétaire. L’excellente santé d’une fille ! Elle est entière dans son corps de sensations, elle ne désire rien d’autre que de coïncider, par l’aventure sexuelle dans laquelle elle attire « innocemment » cet adolescent de 15 ans tellement sensible à l’événement qu’est ce corps de fille, vraiment incarné, avec elle-même, se sentir dans cet entre-deux avec un garçon.

Lorsque Philippe Sollers, dans son œuvre, nous parle d’Eugénie, l’amour de jeunesse qu’il retrouve un peu à Paris, dans sa petite chambre d’étudiant, tandis qu’elle est devenue une militante que lui non plus ne peut espérer retenir (là aussi la perte, la destruction), j’ai envie de lire cette histoire aussi comme le constat de l’incroyable santé d’une fille par rapport à un garçon infiniment, curieusement plus fragile, toujours malade, et commençant par ailleurs à aller bien pour pédaler sur son vélo, faire de l’escrime… Différence sexuelle : un garçon c’est malade, la maladie s’empare de son corps, lui fait quelque chose, corps à corps avec la mort ; une fille c’est en bonne santé, on pourrait dire qu’elle ne joue pas avec la mort parce que elle, elle y resterait. Une fille apparemment mieux armée que le garçon face à la maladie. Face à la mort ? Face à la destruction ? Voilà Eugénie, géniale, une alliée si vivante, aimant son corps. Mais elle disparaît en Argentine. Une fille, ce n’est pas à la disposition d’un garçon ! Eugénie reste l’inoubliable premier amour justement parce qu’elle incarne l’ouverture absolue, la merveilleusement cruelle ouverture ! Une fille capable de faire passer avant tout l’impératif de son histoire à elle, qui la pousse dans une direction qui n’est pas en symbiose, qui n’est pas fusionnelle avec celle d’un garçon. Le jeune Philippe n’est-il pas époustouflé par la liberté de cette Espagnole, qui, par-delà le sexe dans toute ses sensations folles, n’est pas sentimentale, ne s’est pas attachée ? C’est sublime, et en même temps, elle s’en va. Cela ne fait pas une belle fin. Elle ne reste pas à connaître sa mort, son immobilisation, sa vie rabattue sur elle-même. Elle dessine au contraire l’infini.

Un avenir qui ne lui dit rien, même s’il s’engage dans des études décidées par ses parents, pour prendre la direction de l’usine familiale. La guerre d’Algérie : il ne veut pas aller s’y faire tuer. Une curieuse solitude. Ecrire plutôt que coller aux ambitions familiales mises sur lui, ce qui serait croire à la réalisation possible de l’inceste. Justement depuis toujours il a su que ça, c’était lézardé, cela s’engagerait dans un programme d’apoptose, tout cela senti dans l’insatisfaction de sa mère, sa tante, et la main mise des grandes sœurs sur le petit frère pour qu’il aille dans le bon chemin afin que l’avenir soit assuré côté usine.

Il écrit, il publie, très jeune, dans cette voie de traverse qui est sa résistance à la voie tracée pour lui, il est accueilli, il est reconnu par des écrivains célèbres, dont Mauriac. Breton, Aragon, bientôt Lacan, etc…Une autre vie commence. La célèbre et incomparable revue Tel Quel est fondée. Ponge, Pleynet, Bataille, Barthe, Foucault, Robbe Grillet…

C’est un nouveau milieu, et on dirait qu’il y tient, à sa curieuse solitude. Les Anciens, dans ce nouveau milieu, celui des noms célèbres, des écrivains, regardent arriver ce jeune écrivain, il y a de belles dédicaces, des paroles…

Bref, ce jeune écrivain est né sur cette nouvelle terre, les habitants aux noms connus en prennent acte, il est donné à la lumière, c’est merveilleusement cruel en ce sens que c’est des hauts et des bas, que l’entre-deux qui se joue avec chacun des personnages qui l’accueillent n’est pas sans ambiguïté. Et puis, il s’agit pour lui d’inventer sa singularité, de devenir vraiment « quelqu’un » . Déjà, peut-être, l’impératif d’échapper à l’image spéculaire, devenir clandestin. La revue Tel Quel est déjà quelque chose de singulier. S’y sent une volonté de résistance, de dissidence. Il y a Lacan, personnage lui aussi dérangeant. Apparaissent des personnages qui ne ressemblent pas. Une sorte d’hégémonie de la gauche, du parti communiste, et à Tel Quel, pour résister à ça, intérêt pour la Chine…

Tout cela sous le signe de la menace de destruction se faisant plus proche, plus imminente, par la faillite familiale, par la guerre d’Algérie où il devrait aller, par les problèmes de santé. L’horizon est noir. Impasse. Pendant trois mois d’incorporation, il résiste jusqu’au risque de mort pour se faire réformer. On peut dire que c’est un corps à corps avec la mort. Il y aura ensuite l’hépatite grave, un coma long, une interminable convalescence allongé sur une chaise longue à Bordeaux dans des pièces vidées de leurs meubles.

Comment ressusciter d’entre les morts ? Comment laisser le tombeau vide ? Quelle Marie-Madeleine va, la première, le voir vivant hors du tombeau ? Sollers est depuis toujours un lecteur passionné de la Bible, des Evangiles. Un jour, il est au bord du suicide, des amis sont morts en Algérie, lui-même a la tentation… Son éditeur, qui pense aux prix pour son roman « Une curieuse solitude », l’invite à la campagne avec des membres des différents jurés de prix. Il y a là une très belle femme de 45 ans. Coup de foudre immédiat. C’est Dominique Rolin. La résurrection ne fait plus de doute. Cette très belle fée permet de remettre sur le métier de l’histoire, cette histoire qui est un vrai roman, cette question de l’inceste, mais jouée d’une manière extrêmement nouvelle. Dominique Rolin aussi est en proie à la destruction. Elle est secouée par un grand deuil, sa vie s’est effondrée, et par leur rencontre exceptionnelle la vie prend un chemin de traverse inattendu et génial. C’est ce que raconte le tableau « La tempête ». Mais aussi « La Divine Comédie », les Grecs avec les Pré-Socratiques, Homère avec Ulysse, et toute la bibliothèque qui est plus que jamais « L’île aux trésors ». La fée est Artémis, la plus belle des femmes, c’est un amour qui ne finit pas. Construit à partir de la destruction. Indestructible. Le paradis. Sevrage, aussi.

A trente ans, nouvelle tentation du suicide. Le corps à corps avec la mort n’est donc pas fini. Et pourquoi ? Faut-il la possibilité d’une autre « Tempête » ? Une alliée féminine entre alors dans sa vie. C’est la plus intelligente des femmes, une belle et jeune étrangère venue de Bulgarie pour étudier les Lettres à Paris. Nouveau coup de foudre. Le troisième après Eugénie et Dominique. Là encore, c’est une femme, Julia Kristeva, qui le « sauve », qui imprime un relancement génial, et durable, du vrai roman de la vie. Elle est en exil, elle vient de l’Europe de l’Est, Sollers symbolise pour elle le transfert d’une terre ancienne, perdue, de laquelle elle est à tout jamais séparée, cette cruauté, à une terre nouvelle qu’il lui ouvre par mariage, cette merveille, et ce sera son « vrai » pays. C’est cela que raconte la deuxième « Tempête », celle de Shakespeare.

Ensuite, il y a encore une épreuve, un abîme, par-delà les deuils, celui par exemple de la disparition de sa mère : la maladie de son fils David. Père et fils que l’on sent très proches. Père qui « sent » dans son corps ce qui atteint le Fils. Père qui se dit à son fils à travers Dieu, le baptême, la confirmation, la communion solennelle, toutes les églises de Paris visitées ensemble, bref peut-être certifier à ce fils une sorte d’abri spécial, par-delà la fragilité de l’existence. Question intense du Père. Prière au Père. Ce « Notre Père » que Père et Fils dise ensemble lorsque David est tout jeune. Philippe Sollers va offrir son roman « Femmes » au Pape Jean-Paul II, qui l’agrée. Scandale en Italie. Le cardinal culturel ne bouge pas…mais enfin, un Etrusque dans sa nécropole, est-ce que cela sort vivant de sa tombe ? Etrusque, Hyperboréen, bon, pas de fraternité…il faudrait être Judas mettant la main dans le plat en même temps que lui, par envie, mais l’Hyperboréen n’a pas envie de ce plat de la Dernière Cène…Voilà, j’avais envie de dire cela, à propos du cardinal culturel juste suggéré par Sollers…

Une splendide vie d’écrivain, avec une période Mao juste pour ébranler l’hégémonie communiste et sensibiliser à une culture chinoise qui n’est pas celle de Mao, mais par exemple « L’art de la guerre ».

L’écrivain Philippe Sollers vit plutôt dans l’ombre, il ne coïncide pas avec tout ce qu’on dit de lui, il n‘a pas les pouvoirs qu’on lui prête. Il ne cesse d’écrire, et ses différents livres sont des cahiers de bord tandis qu’il navigue. Apparaissant dans les médias plutôt par stratégie, sa « vraie » vie est ailleurs. Fidèle en amour. Décidé à ne rien abdiquer de sa vie se vivant, qui est une génale investigation du côté de la différence sexuelle, de Freud, de l’inconscient. Un homme libre, qui reste jeune, dans un paradis littéraire, Ulysse heureux de rentrer à la maison où une femme raisonnable l’attend, et c’est la même chose qu’un voyage à travers l’écriture, où aucune sirène ni folle ne l’ont tenté, seule une femme capable de se voyager oriente bien son écriture, et donne une cohérence rajeunie à l’œuvre. Le mot maternité en train de prendre un sens nouveau n’y est peut-être pas étranger.

Ne pourrait-on pas suggérer que l’illisibilité prétendue de Philippe Sollers a été entretenue aussi par lui-même, du fait d’un secret laissant dans l’ombre la fée, la plus belle des femmes ? Lorsque lui-même se met à en parler, la bibliothèque aux trésors tout entière se met à parler ! Beaucoup de choses s’entendent à l’infini, sur la base de cet amour éternel. Et l’œuvre se laisse lire.

J’ai juste esquissé une lecture personnelle de cette œuvre, et il reste beaucoup de choses sublimes à aller lire absolument !






lundi 5 novembre 2007



Alice Granger Guitard

Première publication sur "Exigence-Littérature, Paris


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